> Nucléaire : SORTIR DU NUCLEAIRE ment !

Publié le par enerli

En 2007, le réseau Sortir du nucléaire a voulu extrapoler les estimations britanniques de coûts de démantèlement aux réacteurs d'EDF sans comprendre que le chiffre retenu :

- comportait des coûts autres, par exemple le coût de fonctionnement de réacteurs encore opérationnels ;

- concernait des installations nucléaires qui ne sont pas comparables aux 58 réacteurs de production d'EDF, notamment le site de Sellafield, sur lequel du retraitement est effectué (l'équivalent de La Hague en France) et qui représente 60 % du coût total de Decom & Clean-up, rien que cela !

Le calcul de plusieurs centaines de milliards d'euros pour la France était donc grossièrement faux, nonobstant le fait que les réacteurs britanniques ne sont pas comparables aux réacteurs français.

Et pourtant, Wikipedia s'en réfère, puis de nombreux journalistes qui ont bizarrement écrit sur le sujet du nucléaire depuis Fukushima. Sans un travail effectif de contrôle et de vérification.


Ce qu'Investigationfin rectifie. Bonne lecture.


Les différentes publications en cause

 

Juin 2007 Réseau Sortir du nucléaire

 

Le 26 juin 2007, le réseau Sortir du nucléaire publie un communiqué de presse intitulé : Ouverture du marché de l'énergie au 1er juillet : Le réseau Sortir du nucléaire conteste la compétitivité de l'électricité nucléaire.

source : http://www.sortirdunucleaire.org/actualites/dossiers/energie/flop-economique.pdf

Extrait 1 Réseau Sortir du nucléaire

Je répète, chiffre rapporté de l'estimation du coût de démantèlement des installations nucléaires en Grande-Bretagne à 103 milliards d'euros (70 milliards de livres) pour une puissance installée de 11 GW, quelques dizaines de milliards d'euros pour la France pour une puissance installée de 11 GW.

 

Wikipedia


source http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mant%C3%A8lement_nucl%C3%A9aire

Extrait 2 de Wikipedia

On y retrouve ces 103 milliards d'euros pour le Grande-Bretagne, retenez également que la Cour des Comptes aurait évalué les coûts de démantèlement des 58 centrales du parc nucléaire français entre 20 et 39 milliards d'euros 2003.

Notez bien que Wikipedia ne relie pas les chiffres 103 et 20 à 39 à aucune source.

 

15 mars 2011 L'Express


Christine Kerdellant publie un article édito intitulé Eclipse solaire, dans lequel ces mêmes chiffres sont fournis ... sans aucune citation des sources ...

source http://www.lexpress.fr/actualite/economie/eclipse-solaire_972425.html

Extrait 3 de l'article de L'Express :

Notez bien que 3 fois moins de réacteurs au Royaume-Uni c'est environ 20.

 

24 mars 2011 Challenges

Et d'autres emboîtent le pas, dans une sorte de mimétisme journalistique stupéfiant.

Ainsi, Paul Loubière dans Challenges

source http://www.challenges.fr/magazine/analyse/0249.034700/sortir_du_nucleaire_nest_pas_francais.html

Extrait 4 de l'article de Challenges :

Y aurait-il des copieurs ?

 

Ailleurs sur le net, sans être exhaustif


Citons seulement :

Greenpeace le 5 août 2010

« Démantèlement des centrales...

Deuxième problème: le prix parait largement sous-évalué par EDF.

La Cour des Comptes l’estime elle entre 20 et 39 milliards d’euros 2003 pour 58 réacteurs. Elle estime donc les coûts à 670 millions d’€ par réacteur au maximum, quand le Royaume Uni les a chiffrés à prés de 3 milliards pour chacun de ses 35 réacteurs. Si l’estimation britannique était retenue, c’est 170 milliards qu’il faudrait qu’EDF mette de côté pour faire face le moment venu. »

3 * 35 = 105 on retrouve les fameux 100 et 105 milliards d'euros pour la Grande-Bretagne, pour 35 réacteurs !

source http://energie-climat.greenpeace.fr/nucleaire-sacrifier-la-surete-au-profit-de-la-rentabilite-d-une-industrie-aux-abois-greenpeace-decrypte-le-rapport-roussely

 

Corinne Lepage le 1er avril 2011


« Le rapport précité de la Commission évaluait à 15% du coût de construction d’une centrale son coût de démantèlement. EDF avait évalué à 23Mds le coût de déconstruction des centrales; mais, dans son rapport de janvier 2005, la Cour des Comptes évaluait à 38 Mds valeur 2003, le coût du démantèlement pour les centrales gérées par EDF. »

source http://www.corinnelepage.fr/index.php/2011/04/01/feues-les-reserves-pour-demanteler-les-centrales-le-contribuable-paiera/

J'ai pourtant bien lu et relu le rapport de la Cour des Comptes de janvier 2005 sur le démantèlement : pas de trace ni des 38 ni des 39 milliards d'euros ! Lire à ce propos mon prochain article 9.

Rapport de janvier 2005 de la Cour des Comptes :

http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/054000069/0000.pdf

 

 

L'enchaînement des erreurs

 

Erreur numéro 1 sur la nature des coûts


Démantèlement. De quoi parle-t-on ? Du total des charges nucléaires futures qui comprend la fin de cycle (retraitement, évacuation et stockage des déchets) et la déconstruction ? Des 58 réacteurs EDF en activité ou bien du reste également ?


L'ordre de grandeur de quelques dizaines de milliards d'euros du coût de démantèlement des installations nucléaires côté EDF est cohérent avec les valeurs brutes 2003 du rapport de janvier 2005 de la Cour des Comptes : 20,7 milliards d'euros (déconstruction des centrales REP et derniers coeurs) + évacuation et stockage des déchets (7,3) + retraitement hors La Hague (10,6) soit 38,6 milliards d'euros.


Mais que représentent les 70 milliards de £ (la conversion en euros est de 1,47 pour obtenir 103 milliards d'euros) cités par le réseau Sortir du nucléaire pour les installations nucléaires britanniques ? Quelle comparabilité ?


Un article de la BBC du 30 mars 2006 cite ces 70 milliards de £ (nuclear waste clean-up programme), provenant de la Nuclear Decommissioning Authority (NDA).

source : http://news.bbc.co.uk/2/hi/business/4859980.stm

 

Confirmation sur le site de la NDA, qui publie le chiffre dans un rapport sur la stratégie.

source : http://www.nda.gov.uk/documents/upload/NDA_Final_Strategy_published_7_April_2006.pdf

Extrait 5 page 6 rapport Stratégie NDA :

62,7 + 7,5 = 70,2 milliards £

Les 7,5 milliards sont des coûts R&D financés par la NDA, des coûts de stockage LLW (low-level waste) et des coûts potentiels pour la management à long terme des terrains contaminés.

Les 62,7 milliards sont décomposés en page 115 :

Extrait 6 page 115 rapport Stratégie NDA :

48,5 de decommissioning and clean-up

12,8 de coûts opérationnels des réacteurs encore en activité

1,4 de Capex C

 

Attention, les coûts de stockage géologiques (notamment conception d'un lieu de stockage souterrain) ne sont pas inclus dans les 70 Md£, et étaient alors estimés à 10 Md£ valeur 2003, avant d'être réévalués à 12,2 Md£ valeur 2008.

source rapport annuel NDA 2007 2008 page 34

http://www.nda.gov.uk/documents/upload/Annual-Report-and-Accounts-2007-2008.pdf

 

Déjà, ce ne sont pas 70 milliards de £ qui auraient du être retenus dans le raisonnement de Sortir du nucléaire mais plutôt 48,5 en terme de nature de coûts. Côté EDF, la comparaison devait être effectuée sans les coûts de stockage des déchets.

 

Erreur numéro 2 sur la nature des réacteurs et installations nucléaires


Mais en fait c'est beaucoup moins que 48,5 !


Comme le précise en page 6 le rapport annuel 2004 2005 NDA, les obligations UK comprennent :

- les sites nucléaires opérés par UKAEA et BNFL développés dans les années 40, 50 et 60 ainsi que leurs rejets et déchets ;

- la flotte de réacteurs nucléaires Magnox construits en 1960 et 1970 et opérés par BNFL ;

- les installations de Sellafield utilisées pour le retraitement du combustible Magnox et les rejets et déchets associés.

Soit sur 20 sites : 39 réacteurs (gaz, eau et métal liquide refroidi), 5 usines de retraitement, 3 usines de fabrication de combustible, 1 usine d'enrichissement redondante, 5 complexes de recherche.

 

Pour EDF, on ne compte pas Eurodif (enrichissement) ni La Hague (retraitement) ni Marcoule Cadarache etc ... la comparaison ne doit être effectuée que pour ce qui concerne les 39 réacteurs !

Or le site de Sellafield, qui est un équivalent de La Hague, compte pour 29,5 milliards de £ sur le total de 48,5 milliards de £.


Identification des 39 réacteurs britanniques et des coûts estimés correspondants


Mais comment retrouver ces 39 réacteurs dans le détail NDA du rapport 2007 2008 ?

Sortir du nucléaire a relié ces 70 milliards de £ à la puissance installée de l'ensemble du parc nucléaire britannique, 11 GW.

Mais cette puissance installée ne concerne pas la totalité des réacteurs britanniques, juste ceux encore opérationnels.


C'est ce que permet de montrer le rapport d'avril 2006 de l'AIEA Réacteurs nucléaires dans le Monde.

source http://www-pub.iaea.org/mtcd/publications/pdf/rds2-26_web.pdf

Table 2 en page 11 Nombre de réacteurs opérationnels UK nombre 23 puissance nette 11 852 MWe brute 12 852 MWe

Table 12 en page 49 Nombre de réacteurs arrêtés UK nombre 22 puissance nette 2 454 MWe brute 2 860 Mwe

Soit en fait un total de 45 réacteurs de puissance nette 14 306 MWe net pour le parc britannique de réacteurs nucléaires.


Sauf que le champ d'intervention de la NDA se limite à une partie de ces réacteurs, ceux qui sont détenus par la sphère publique britannique.


Extrait 7 du rapport Charpin Dessus Pellat de juillet 2000 page 78 :

La page 19 du rapport AIEA confirme bien qu'en 1995 le parc opérait avec 35 réacteurs. Parmi ces 35, seuls les plus anciens, issus de la filière Magnox (CGR dans le rapport AIEA) sont confiés à BNFL.

Faisons le tri dans la liste AIEA et confrontons avec les 39 réacteurs indiqués par le NDA :

- 22 réacteurs GCR (AIEA) classés en sites Magnox (NDA)

- 4 réacteurs GCR (AIEA) Calder Hall classés en sites British Nuclear Group (NDA)

- 4 réacteurs classés en sites UKAEA (NDA) : 2 FBR à Dounreay 1 AGR à Windscale 1 SGHWR à Winfrith

- 9 autres réacteurs non répertoriés par l'AIEA mais identifiés par la NDA sur des sites UKAEA : 1 à Dounreay (Material Test Reactor) 5 à Harwell 2 à Windscale 1 à Winfrith

Cela fait bien 39 réacteurs au sens NDA.


Les réacteurs AIEA qui ne sont pas concernés par les engagements NDA sont :

- 1 PWR à Sizewell connecté en 1995 ; British Energy

- 14 AGR British Energy.


Totalisation des puissances et des coûts des 30 réacteurs AIEA suivis par la NDA. Règles de 3


Il suffit par conséquent de totaliser les puissances des 30 réacteurs suivis par la NDA présents dans la liste AIEA : puissance nette 4 738 MWe puissance brute 5 350 MWe, puis les estimations NDA de Decom & Clean-up : 15,7 milliards de £

 

Pour les 58 réacteurs PWR d'EDF, Sortir du nucléaire retient une puissance installée de 63 GW, c'est 65,7 GWe en 2006 d'après le rapport de mission d'évaluation économique de la filière nucléaire de mars 2000, ce qui est cohérent.

 

Sortir du nucléaire a donc effectué le calcul entre choux et carottes suivant :

103 MdE (70 Md£ en fait) x 63 / 11 = 590 MdE pour afficher 500 milliards d'euros.

Alors que le calcul correct était 15,7 x 1,47 x 63 / 5,4 = 270 milliards d'euros.

 

A 300 milliards d'euros près, on peut apprécier toute la fantaisie de la démarche.

 

Nonobstant la pertinence de comparer les réacteurs britanniques aux réacteurs français ! Ils ne sont pas de même taille, de même technologie etc ... Beaucoup de réacteurs britanniques de faible puissance (Berkeley, Bradwell, Calder Hall, Chapelcross) sont davantage comparables à du Brennillis (70 MWe net) qu'aux 58 réacteurs PWR de 900 ou 1300 MWe d'EDF !


Quel est alors le coût de démantèlement estimé par la NDA en 2006 pour le réacteur de puissance la plus forte ?

Les deux réacteurs Wylfa ont une capacité brute de 540 MWe et la NDA a estimé des coûts de démantèlement pour le site de 1 milliard de £.


La même règle de trois donne 1 x 1,47 x 63 / (1,08) = 86 milliards d'euros .. on est plus proche des dizaines de milliards d'euros d'EDF que des 500 milliards d'euros de Sortirdunucléaire !


Le vrai problème, ce n'est pas que Sortirdunucléaire se soit trompé, c'est que personne n'ait vérifié, que Wikipedia ait repris ses conclusions, puis que des journalistes s'en réfèrent sans aucun travail de contrôle !

 

Src : Olivier Fluke du 2 mai 2011 © IFEB

Publié dans ENERGIE : NUCLEAIRE

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