> Nucléaire : l'Empire contra-attaque...

Publié le par enerli

Moins de six mois après Fukushima, enquête sur une contre-offensive, menée tambour battant par les politiques et les acteurs de la filière.

 

Cela n’aurait jamais dû être, mais c’est quand même arrivé. Lorsque trois des six réacteurs de la centrale de Fukushima entrent en fusion, en mars dernier, l’unanimité – sociale, politique et industrielle – en faveur du nucléaire se lézarde. En réveillant le spectre de la catastrophe atomique, Fukushima sape en quelques jours des années de communication favorable à l’atome. Non, le nucléaire n’est pas infaillible ; non, il n’est pas incontournable ; non, il n’est pas si sûr. Parallèlement au drame nippon, le fantôme de Tchernobyl, du haut de ses vingt-cinq ans, secoue le grelot des angoisses collectives. Au sein d’une population considérée comme acquise à l’atome, des voix surgissent pour exiger un débat. Il faut répondre aux Cassandre, battre en brèche tous les arguments des « anti », prévenir les défections des clients, élaborer de nouveaux axes de communication. Bref, réparer les effets de la déflagration Fukushima.

 

1/ POLITIQUE

 

La première contre-offensive majeure se joue sur le front médiatico-politique.

 

Dès les premiers jours, une partie du gouvernement, ainsi que les patrons d’EDF et d’Areva, font le siège des plateaux télé pour réaffirmer leur soutien indéfectible à l’atome. Du ministre de l’Industrie Eric Besson à celle de l’Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet en passant par le chef du gouvernement François Fillon, la patronne d’Areva Anne Lauvergeon ou le pdg d’EDF Henri Proglio, chacun distingue une catastrophe nucléaire et une « catastrophe naturelle » comme celle que vit l’archipel. Et le président Sarkozy himself file à Tokyo rassure les expatriés français fin mars.

 

Les écolos crient au loup ? Les caciques du socialisme promettent la fin du « tout-nucléaire » ? Pour le gouvernement, hors de question de laisser s’immiscer le doute ou d’apparaître comme « dogmatique » : la bataille post-Fukushima se livrera sur le front de l’information. Afin de préparer les arguments qui serviront lors de la présidentielle, François Fillon commande un audit à la Cour des comptes. Rendu de la copie le 31 janvier 2012.

 

De son côté, Eric Besson lance un exercice de prospective, « Energies 2050 », dans lequel un comité doit étudier tous les scénarios énergétiques possibles, y compris celui évoquant la sortie de l’atome. Un bel os à ronger, car il ne faut pas s’y fier, le ministre chargé de l’Energie préconise deux tiers de nucléaire dans le bouquet hexagonal, afin de « maintenir la compétitivité-prix, l’indépendance énergétique, et la réduction des émissions de gaz à effet de serre ». C’est dit.

 

« Les deux entreprises sont un peu bidon », estime Benjamin Dessus, ingénieur et président de l’association Global Chance. « Pour la Cour des comptes parce que les coûts du nucléaire, et en particulier de l’aval du cycle, ne sont envisagés que dans l’hypothèse d’une poursuite du nucléaire alors que ces coûts (démantèlement, déchets, etc) dépendent énormément des scénarios envisagés : sortie du nucléaire ou non, [réacteurs de] quatrième génération ou non, combustible MOX ou pas, EPR ou pas, etc. D’autre part, la Cour ne va s’appuyer que sur des chiffres fournis par les industriels. Pour l’exercice de prospective de Besson, c’est pire. L’ambition est de regarder tous les scénarios possibles en quatre mois avec une commission dont les membres “hautement qualifiés” comme l’ex-pdg d’EDF Pierre Gadonneix ou du directeur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie Jacques Percebois, ne connaissent rien à la prospective, mais sont tous des nucléaristes bon teint. » Pour de nombreux observateurs, une telle étude suppose un travail d’un an minimum. Peu importe la pertinence de l’exercice, le gouvernement pourra clamer qu’il ne refuse pas par principe d’envisager la question de la sortie de l’atome.

 

2/ SÛRETÉ

 

Autre axe majeur de la riposte des autorités, la sûreté. Durant les premiers jours post-Fukushima, les opposants au nucléaire communiquent essentiellement sur les risques auxquels sont soumises nos centrales. Tremblements de terre, tsunamis, sécheresses, incendies, inondations… A quoi peuvent-elles résister ?

 

« En nous confiant une série de “stress tests” sur les réacteurs, le gouvernement veut d’abord rassurer sur l’état du parc nucléaire », affirme un des membres de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). « Si l’accident japonais peut servir à réviser les critères de sûreté en France, c’est une bonne chose. »

 

Sauf que personne ne raconte que ces fameux « stress tests » se limitent à des questionnaires que les opérateurs des centrales doivent remplir et renvoyer à l’ASN. Plus spectaculaire peut-être, l’annonce par EDF, en avril, de la mise en place d’une force spéciale d’intervention en cas d’arrêt prolongé des systèmes de secours censés pourvoir au refroidissement des réacteurs.

 

3/ IMAGE

 

« Les opposants au nucléaire de toute l’Europe n’ont pas perdu de temps à assimiler tout ça à Tchernobyl. Il faut que nous réduisions au silence toutes les tentatives de comparer cela à Tchernobyl. » Ce témoignage est issu d’un échange d’e-mails entre le gouvernement britannique et l’industrie nucléaire (les entreprises américaine Westinghouse et françaises EDF et Areva) qui ont planché ensemble à l’élaboration de communiqués officiels minimisant l’impact de Fukushima.

 

En Angleterre ou ailleurs, Tchernobyl reste le cauchemar de l’industrie. « Il y a eu tout de suite une cellule de crise au sein des groupes : comment communiquer sur l’accident en cours ? Et surtout, empêcher toute assimilation à Tchernobyl », explique le responsable d’un site de production français. Le mot d’ordre ? « Tchernobyl était une catastrophe soviétique, Fukushima une catastrophe naturelle. » Tribunes dans les journaux, experts à la télé, patrons d’EDF ou d’Areva, ministres… les pro-nucléaires occupent le terrain. Avec les mêmes éléments de langage. A ce titre, tous les promoteurs de l’atome affichent une grande sérénité.

 

Aux chiffres négatifs des sondages (jusqu’à 70 % de Français favorables à une sortie sur vingt-cinq ou trente ans), ils rétorquent changement climatique, demande énergétique mondiale, voire sagesse des dirigeants !

 

Mais en ce qui concerne l’image même de l’atome, les parties prenantes affichent une position sereine. « Il n’y a pas de décrochage massif de l’opinion », affirme Régis Haslé, un des porte-parole d’Areva. « Quelques jours après, oui, on était dans le passionnel, on voyait ces images imbriquées de tremblement de terre, de tsunami, de destruction massive. Mais dans le monde, quelques semaines après Fukushima, cela traduit des réalités différentes d’un pays à l’autre. »

 

L’abandon du nucléaire en Italie ? « Une décision très très liée à Berlusconi. » L’Allemagne ? « Là-bas, l’électricité est à 24 centimes le kilowattheure, presque deux fois plus chère qu’en France. Qu’il y ait un débat sain et rationnel, nous trouvons cela positif. L’ensemble des dimensions doivent être prises en compte : changement climatique, prix et compétitivité de notre industrie. Seriez-vous prêts à payer plus cher votre électricité si on arrêtait le nucléaire ? » Disons que le débat est ouvert.

 

4/ FINANCES

 

Côté finances aussi, c’est officiel. Fukushima a fait du mal à l’industrie nucléaire française. Ce ne sont pas les traditionnels antinucléaires qui le disent mais le nouveau patron d’Areva lui-même, Luc Oursel. Dans le néant médiatique estival, il a annoncé les chiffres semestriels de son groupe. D’après le nouveau boss, Fukushima a déclenché plusieurs annulations de contrats – notamment en Allemagne et au Japon – pour 191 millions d’euros. De quoi rogner le carnet de commandes du groupe. Le résultat net, lui, a atteint 351 millions d’euros au premier semestre, en baisse de 58 % sur la même période de 2010, marquée par une grosse plus-value sur la vente d’une de ses branches.

 

Là encore, la règle est de garder son calme et de compter les points. La Chine veut une dizaine de réacteurs, la Grande-Bretagne huit, l’Afrique du Sud deux, l’Inde six, à Jaïtapur. De même que le crash du Rio-Paris n’a pas mis fin aux commandes d’Airbus, Fukushima ne va pas stopper net le développement du nucléaire.

 

« Tout faux », estime Mycle Schneider, consultant en énergie et fondateur de l’agence d’étude sur le nucléaire Wise-Paris. « Aux Etats-Unis, les compagnies privées préfèrent abandonner l’idée de construire de nouveaux réacteurs. Eskom en Afrique du Sud a été pris de panique quand la poursuite de son projet nucléaire a menacé sa notation auprès des agences spécialisées et a fini par retirer l’appel d’offres. La Chine dépensait déjà avant Fukushima environ cinq fois plus par an dans les énergies renouvelables que dans le nucléaire. L’Inde rencontre une opposition déterminée contre le projet EPR d’Areva à Jaïtapur… ».

 

Les tenants du nucléaire ne se démontent pas : « A cause du réchauffement climatique, la demande en nucléaire va augmenter », prévoyait Yukiya Amano, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, à Fukushima fin juillet. L’accident nippon ne va pas changer grand-chose, affirme-t-on dans les couloirs d’Areva ou d’EDF. « Tout au plus, certains programmes seront ralentis », explique Régis Haslé, d’Areva. La filière s’en tient à ces chiffres-clés : si l’atome représente, selon l’Agence internationale de l’énergie, 16,9 % de la production électrique mondiale, le service de recherche et d’analyses de The Economist prédit une croissance de 27 % la production électronucléaire mondiale dans les dix ans. « Et les réacteurs prévus en Chine, en Inde, en Russie ajouteront cinq fois la capacité nucléaire que l’Allemagne va supprimer en fermant ses centrales », calcule un salarié d’EDF. La guerre des chiffres et des faits ne fait que commencer. 

 

Src : Laure NOUHALAT du 25 août 2011 © Terra Eco

Publié dans ENERGIE : NUCLEAIRE

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