> Nucléaire : Des choix à court terme

Publié le par enerli

 

Pour Bernard Bigot, administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), ces dernières ne suffiraient pas à elles seules à garantir les besoins fondamentaux en énergie.

 

L'Usine Nouvelle - Que pensez-vous des réactions de l'Italie, de l'Allemagne et de la Suisse qui ont décidé de se passer du nucléaire ?

 

Bernard Bigot - Je crois que l'accident de la centrale japonaise de Fukushima est un événement révélateur de deux types de pays. Un premier groupe qui, sous le choc d'une émotion légitime, font le pari d'assurer leur approvisionnement énergétique sans la ressource nucléaire. Dans le cas de l'Allemagne, il s'agit à court terme de se rabattre sur le charbon et le gaz, oubliant au passage les contraintes en termes de CO2. Une autre catégorie de pays, dont la France, fait le constat de l'absence de ressources domestiques et d'une dépendance toujours plus coûteuse à l'importation des produits fossiles. Ils se disent : « Ma priorité, c'est de trouver de nouvelles ressources énergétiques à substituer aux hydrocarbures. Le nucléaire me permettra d'assurer la production de base d'électricité, sous réserve que je prenne les dispositions pour garantir le plus haut niveau de sûreté. »

 

Ces nouvelles ressources ne pourraient-elles pas être les énergies renouvelables ?

 

C'est tout le pari fait par nos amis allemands, qui prévoient de porter à 50 % la part des énergies renouvelables en 2030 puis à 80 % en 2050. S'ils réussissent, le monde entier en profitera. Je suis physicien et je ne pense pas que cela soit possible. Le solaire, l'éolien sont des énergies intermittentes. Or, aucun pays industriel ne peut se passer d'une production d'électricité de base, continue et prévisible qui garantisse un certain nombre de besoins fondamentaux. Je ne vois pas comment l'Allemagne pourra préserver une capacité industrielle forte sans cette production de base. Et si elle compte importer l'électricité nucléaire de ses voisins, la question se pose de savoir si la France acceptera de porter seule les contraintes imposées par le nucléaire, comme les déchets.

 

À vous entendre, le CEA n'a pas prévu de réfléchir à une sortie du nucléaire en France ?

 

Au contraire ! Je peux même vous dire que dans l'heure qui a suivi la catastrophe de Fukushima, j'ai demandé à mes équipes d'explorer tous les scénarios possibles : sortie rapide, progressive, maintien... Personne ne peut éliminer l'hypothèse d'une volonté politique de sortir du nucléaire. Si une telle éventualité se concrétise, ce sera la responsabilité du CEA d'expliquer aux responsables politiques sa conviction : sortir du nucléaire est un choix de court terme. Car cela supposerait d'acheter à grand prix plus de pétrole et de gaz pour assurer la production de base dont on sait l'impératif d'en réduire par ailleurs l'usage massif. Les alternatives que peuvent fournir les énergies renouvelables sont insuffisantes parce que l'on ne sait pas les stocker massivement.

 

La France n'a jamais dégagé de grands moyens pour les développer...

 

Pour aboutir à des solutions capables d'être déployées à l'échelle industrielle, il faut une synergie entre le développement industriel et la recherche. Ce n'est pas toujours facile. Les industriels ont leurs stratégies, qui dépendent de leurs analyses de marchés. Il y a trois ans, nous sommes allés voir un constructeur automobile pour travailler sur le véhicule électrique avec nos batteries, cela ne l'intéressait pas. Aujourd'hui, il faudrait qu'on mette à sa disposition 400 chercheurs dans l'heure et on s'en réjouit ! Quant aux énergies renouvelables proprement dites, le déficit français vient de ce que l'on n'a pas investi pour des raisons de querelles doctrinaires dans un certain nombre de démonstrateurs qui auraient fourni la base d'un développement industriel.

 

Que fait le CEA pour contribuer à rattraper ce retard ?

 

Je travaille sur un plan qui double d'ici à 2015 le budget, les effectifs et les recettes consacrées par le CEA à deux grands enjeux : la sobriété énergétique et la production d'énergies renouvelables. Nous travaillons sur l'amélioration du rendement du photovoltaïque, sur la production du silicium pour les panneaux, sur les batteries... Nous travaillons aussi sur un aspect fondamental pour l'avenir des énergies renouvelables : la durée de vie des équipements et les coûts de maintenance. Le CEA est là pour créer de la valeur. Quand nous sommes convaincus qu'il y a une avancée possible, nous allons voir les industriels pour travailler ensemble. C'est la dynamique collective qui permet les progrès actuels. Prenons l'éolien, il n'y a rien de génial dans une éolienne. Mais à partir du moment où il y a eu une volonté d'expérimentation, y compris à grande échelle, l'éolien a énormément progressé.

 

Qu'en est-il de l'optimisation du système de production et de consommation d'électricité promise par les réseaux intelligents ?

 

C'est un axe de recherche très prometteur sur lequel le CEA travaille et dispose d'atouts forts. L'apport des technologies de l'information et des communications sera essentiel pour dimensionner au plus juste notre parc de production, sans gaspiller d'investissement. Mettre de l'intelligence dans les réseaux permettra de piloter la demande d'électricité pour l'adapter à la consommation. Cela permettra de stocker les énergies renouvelables produites lors des creux de consommation : dans des batteries dédiées, dans celles des véhicules, sous forme d'hydrogène...

 

Une telle optimisation, associée à une plus grande sobriété dans la consommation, ne permettrait-elle pas de se passer de la production de base du nucléaire ?

 

C'est exactement l'inverse ! Plus vous allez vers la sobriété et plus vous injectez d'énergies renouvelables dans la production d'électricité, plus vous avez besoin d'un socle continu de production. Il faut jouer de la combinaison entre le renouvelable et le nucléaire, entre une base continue et des variations fortes. Il n'y a pas de « tout » : pas de tout nucléaire, de tout électrique ou de tout renouvelable. Il n'y a pas une énergie qui présente tous les avantages tout le temps pour tous les usages. Il y a nécessairement un bouquet énergétique.

 

Src : Pascal GATEAUD et Manuel MORAGUES du 23 juin 2011 © L'Usine Nouvelle n° 3245

Publié dans ENERGIE : NUCLEAIRE

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