> Nucléaire : Démantèlement du nucléaire, les Britanniques ont tout compris

Publié le par enerli

Réjouissons-nous : Nicolas Sarkozy a accepté un audit de la Cour des comptes sur le coût « réel » de l'électricité nucléaire (« La Tribune » du 3 mai). Mais était-il raisonnable d'attendre 2011 et Fukushima pour le décider ?

 

L'enjeu est considérable, et pas seulement dans le cadre d'un débat entre pro et anti-nucléaires : derrière la question du coût, il y a en effet celle de la gestion de l'aval (les déchets et le démantèlement) et, sur ces sujets, notre pays, qui revendique une place de leader mondial de la filière nucléaire, risque de faire les frais de sa difficulté historique à jouer la transparence totale.


Pour être clair, au-delà d'être une exigence démocratique, la transparence a aussi pour effet d'encourager l'élaboration de solutions crédibles et lisibles, qui doivent figurer en bonne place dans l'offre industrielle du secteur. Or, sur ce point, nous sommes encore loin d'une démarche volontariste : depuis le rapport de la Cour des comptes de 2005 qui avait mis en lumière nombre d'incertitudes sur l'aval, une loi-programme « relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs » a bien été adoptée en juin 2006 mais, si l'on compare notre situation à celle du Royaume-Uni, on semble encore loin du compte.


Car outre-Manche, on a créé, dès 2004, la Nuclear Decommissioning Authority (NDA), entité publique chargée non seulement de chiffrer les coûts futurs de démantèlement, mais aussi de promouvoir la recherche dans ce domaine et d'évaluer les procédés. La NDA, elle-même régulièrement auditée par le National Audit Office (Cour des comptes britannique), rend un rapport annuel au Parlement, et son site Internet, que j'invite le lecteur à visiter, fourmille de données : technologies testées, plans d'avancement, inventaires exhaustifs de déchets... sans parler des instances de consultation de toutes les parties prenantes. La NDA met en outre en avant l'activité économique et les emplois induits par le démantèlement, érigé en filière industrielle à part entière. Le principe est limpide : que l'on choisisse ou non de poursuivre la construction de nouvelles centrales, le « business » du démantèlement est promis pour durer au moins un siècle. Pourquoi ne pas en faire plus explicitement un axe stratégique pour notre industrie, avec d'importantes retombées économiques à la clé ?


Sur les coûts, les travaux de la NDA sont particulièrement instructifs : en valeur brute, ceux-ci sont estimés à 83 milliards d'euros pour une quarantaine de tranches et réacteurs, avec une forte tendance à s'alourdir au fur et à mesure qu'émerge la complexité des opérations induites.

 

En France, la Cour des comptes indiquait en 2005, pour nos 58 réacteurs et la Hague, une valeur brute de 67 milliards d'euros. Certes, le chiffre n'est pas directement comparable mais il interroge, et l'on est impatient de disposer d'une estimation plus lisible pour la France...


Disposer de ces données permettrait non seulement de limiter les coûts à la charge des générations futures (déjà largement lestées de dettes) mais aussi de mieux mesurer la compétitivité relative du nucléaire face aux énergies renouvelables.

 

À l'évidence, si le coût réel de l'électricité nucléaire se révèle significativement supérieur aux estimations actuelles, cela modifiera les équilibres. De quoi permettre à la production électrique verte de s'imposer plus rapidement et surtout de s'affranchir du système de subventions ou tarifs préférentiels de rachat dont elle bénéficie. Certes utiles à l'amorçage, ces aides peuvent devenir rapidement perverses car, plutôt que de faciliter l'émergence d'une filière puissante et exportatrice, elles créent des rentes et, au lieu de champions industriels, on se retrouve avec une pléiade de véhicules d'optimisation fiscale et financière.

 

Ah, la rente ! Une passion bien hexagonale, qui donna à Balzac le prétexte d'un de ses plus incisifs portraits dans « les Français peints par eux-mêmes ».


Src : Olivier Lecomte, professeur de finance à Centrale Paris, le 20 mai 2011 © La Tribune 

Publié dans ENERGIE : NUCLEAIRE

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