> ENR : Royaune-Uni, cap sur une énergie décarbonée et bon marché

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Publications très attendues du Livre blanc sur la réforme du marché de l'électricité et de la Feuille de route sur l'énergie renouvelable au Royaume-Uni.

 

Début juillet dernier, M. Chris Huhne, ministre de l'Energie et du Changement Climatique (Secretary of State, Department for Energy and Climate Change, DECC) a présenté au parlement le Livre blanc sur la réforme du marché de l'électricité ("Planning our electric future : a White Paper for secure, affordable and low carbon electricity") et a publié parallèlement la Feuille de route sur l'énergie renouvelable au Royaume-Uni ("UK Renewable Energy Roadmap").

 

Ces deux documents énoncent la volonté du gouvernement de transformer le système électrique britannique afin d'assurer la sécurité et la dé-carbonisation de la production future d'électricité, tout en s'assurant qu'elle reste bon marché. Cet article s'attache en priorité à analyser l'impact potentiel sur le système de production d'électricité et moins sur les conséquences économiques en termes de marché de l'électricité.

 

1. Quatre mesures principales pour assurer que la "lumière restera allumée"

 

Au cours des dix prochaines années, la capacité britannique de production d'électricité sera diminuée d'un quart (fermeture des anciennes centrales nucléaires et au charbon), ce qui signifie que des investissements importants, estimés par le gouvernement à 110 Md£ et par certains producteurs d'électricité à 200 Md£ d'ici 2020, seront nécessaires pour construire l'équivalent d'une vingtaine d'unités électriques de grande taille, ainsi que pour profondément moderniser le réseau. Sur le long terme, à l'horizon 2050, le gouvernement prévoit également un doublement de la demande en électricité en conséquence de l'électrification des transports et du chauffage domestique.

 

Reconnaissant que le réseau et le marché actuels ne pourront pas répondre à ces défis, le Livre blanc propose une série de mesures destinées à attirer les investissements afin d'assurer que "la lumière restera allumée", de réduire l'impact sur la facture des consommateurs, de moderniser et rendre plus intelligent le réseau de distribution d'électricité vieillissant, et enfin de créer un mix énergétique diversifié, propre et sécurisé. Le Livre blanc réaffirme le rôle fondamental du marché et de la concurrence entre les technologies vertes pour réaliser cette transition et garantir un prix de l'électricité le plus bas possible.

 

Sous les conditions du marché actuel, les investissements dans la production d'électricité à partir d'énergies fossiles sont largement favorisés (les centrales au charbon et au gaz ont contribué pour 76% de la production d'électricité en 2010), tandis que les risques et les couts élevés freinent les investissements nécessaires dans les énergies renouvelables. Si des mesures telles que le Renewable Obligation (RO) ont encouragé leur développement, quatre nouvelles mesures principales visant à établir un cadre plus favorable et stable pour investir dans les moyens de production d'électricité sobre en carbone ont été proposées dans ce Livre blanc :

 

>  introduction d'un prix plancher du carbone qui atteindra 30 £/tCO2 d'ici 2030, rendant les

    investissements dans les énergies renouvelables plus attractifs, bien que sans doute pas

    de manière suffisante ;

>  mise en place d'un système de rachat d'électricité à prix déterminé s'appuyant sur des contrats

    de long terme (Feed-in-Tariffs with Contract for Difference, FiT-CfD) afin de favoriser le

    développement de sources d'électricité à basse émission de carbone. Il s'agit d'une évolution du

    mécanisme des Feed-in-Tariffs, mis en place en janvier 2010, qui a rencontré un succès

    indéniable et a parfaitement rempli son rôle de stimulateur de la croissance verte, créateur d'une

    dynamique d'innovation et d'emploi, et réduction des émissions de gaz à effet de serre [1];

>  instauration d'un plafond d'émissions de CO2 fixé à 450 gCO2/kWh (ce qui empêchera de

    facto le développement de nouvelles centrales au charbon non équipées de technologies de

    capture et stockage du carbone, CSC) ;

>  et enfin, création d'un nouveau cadre de rémunération des capacités destiné à encourager les

    investissements dans des moyens de production d'électricité utilisés lors des pics de

    consommation.

 

Ces mesures visent donc à encourager les investissements dans le développement de centrales utilisant des technologies qui généreront de l'électricité propre à un coût qui soit du même ordre de grandeur que celle produite à partir des énergies fossiles. En particulier, les centrales à gaz équipées de technologies de CSC sont largement mises en avant et il est clair que le gouvernement souhaite qu'elles jouent un rôle clef dans le futur mix énergétique, à côté du nucléaire et du renouvelable. En effet, une fois cette technologie suffisamment mature pour atteindre un coût de production similaire aux autres technologies, les centrales à gaz (ou au charbon) alors suffisamment propres, fourniraient la souplesse nécessaire pour palier les fluctuations et intermittences de l'électricité d'origine renouvelable (en particulier l'éolien).

 

A plus court terme, Chris Huhne appelle d'ailleurs très clairement de ses voeux un nouveau dash for gas au Royaume-Uni (litt. "course vers le gaz", une expression qui désigne le changement significatif de la production d'électricité vers les centrales à gaz, qui a eu lieu dans les années 1990 à la suite de la privatisation du marché de l'électricité).

 

Au-delà de la volonté de diversifier les sources d'approvisionnement en électricité pour réduire l'exposition du pays à la volatilité des prix de l'énergie, la dé-carbonisation de la production est un enjeu majeur pour le gouvernement afin de respecter les futurs plafonds d'émissions de gaz à effet de serre (GES) établis par la loi (budgets carbone). La mise en place du FiT-CfD constitue ainsi l'une des principales mesures de soutien aux investissements sur le long terme en réduisant les risques et incertitudes par rapport aux prix de revient de l'électricité pour le producteur d'électricité sobre en carbone.

 

La sécurité opérationnelle de la fourniture en électricité aux particuliers et industries est une question dont la priorité et l'importance se font sentir à travers une grande partie des mesures proposées dans le Livre blanc. En particulier, le gouvernement craint que les marges de capacités, ou réserves de capacités (nécessaires pour assurer l'équilibre de l'offre par rapport à la demande en périodes de pic de consommation) pourraient tomber à moins de 5% d'ici 2022, avec le risque de coûteuses coupures généralisées de courant, alors qu'en parallèle l'importance grandissante des sources intermittentes (telles que l'éolien) nécessiteront de disposer de plus en plus de réserves de production.

 

Deux principales solutions sont envisagées : établir une réserve stratégique ou mettre en place un "marché de capacité" pour intéresser les producteurs d'électricité à disposer de réserves de production (ce marché existerait en parallèle de l'actuel marché de l'électricité). Une décision sur la solution retenue devrait intervenir au cours de l'année prochaine. Enfin, des mesures telles que la gestion de la demande, les interconnexions avec les réseaux électriques d'autres pays européens et le stockage, sont aussi considérées comme pouvant jouer un rôle important pour la sécurité de l'approvisionnement en électricité.

 

Ces derniers leviers (interconnexion, stockage et gestion de la demande) font partie d'une vision plus large, celle de la mise en place d'un réseau intelligent. La large intégration de multiples sources locales de production d'électricité (éoliennes, solaire, micro-génération...) rendra les réseaux de transmission et de distribution actuels (conçus pour transporter l'électricité générée par un nombre réduit de grandes centrales) inadaptés. Le gouvernement souhaite donc encourager leur modernisation afin de les rendre plus intelligents et permettre, en particulier, la gestion de la demande. Cet aspect passe par le déploiement des compteurs intelligents qui, dans un premier temps (horizon 2020), permettront aux consommateurs de gérer plus efficacement leur consommation, et à plus long terme, d'adapter cette demande en fonction de l'électricité disponible. Toujours dans l'optique de lisser la production d'énergie, le stockage est appelé à jouer un grand rôle.

 

Afin de réduire les coûts de stockage de l'électricité, le gouvernement a annoncé son intention de soutenir la recherche et l'innovation dans ce domaine. Enfin, la mise en place d'interconnexions est aussi un moyen d'assurer la sécurité de l'approvisionnement. Des 3,8 GW actuellement installés (notamment entre le Royaume-Uni et la France), l'objectif est d'atteindre 8-10 GW d'ici 2020 (soit l'équivalent de 10% de la capacité totale du pays) à travers des mécanismes d'intéressement pour les investisseurs et les producteurs d'électricité.

 

Enfin, le gouvernement reconnaît le rôle fondamental que doit jouer la réduction de la demande et l'amélioration de l'efficacité énergétique du côté des consommateurs et annonce que de nouvelles mesures seront proposées pour compléter celles actuellement mises en place pour encourager les particuliers à réduire leur consommation (telle le Green Deal).

 

2. Feuille de route sur les énergies renouvelables

 

En parallèle du Livre blanc, la Feuille de route sur les énergies renouvelables précise les technologies sur lesquelles le gouvernement s'appuiera pour atteindre l'objectif de 15% de l'énergie produite par des sources renouvelables d'ici 2020 (ce qui inclut donc l'électricité mais aussi le transport et le chauffage), ainsi qu'une réduction des émissions de GES très ambitieuse de 80% d'ici 2050 par rapport aux niveaux de 1990. Le gouvernement cherche à s'appuyer sur huit technologies capables, à l'horizon 2020, de fournir 90% de l'énergie renouvelable de manière rentable, et propose une série de mesures destinées à encourager leur développement et l'innovation technologique, parmi lesquelles on peut noter :

 

éolien à terre : améliorer la visibilité et la stabilité sur le long terme des mécanismes de support

   aux investissements, financer la recherche pour trouver des solutions réduisant les interférences

   radar des éoliennes (un facteur limitant fortement l'installation de parcs éoliens dans de

   nombreuses régions), améliorer les connections avec le réseau de distribution ;

éolien en mer [2] : établir un groupe de travail avec les industriels pour réduire les coûts de

   production à 100 £/MWh d'ici à 2020 (contre 150 à 210 £/MWh actuellement) et financer la

   recherche dans ce sens, supporter le développement d'infrastructures portuaires nécessaires

   au déploiement et à l'entretien des parcs en mer, développer les infrastructures de connexion

   avec le réseau à terre. La réduction du coût de génération de l'électricité pourrait permettre

   de déployer 18 GW de production éolienne d'ici 2020 ;

énergies marines [3] : financer l'innovation en matière de technologies utilisant la marée et les

   vagues à hauteur de 20 M£ sur quatre ans afin d'accélérer le passage des prototypes à l'étape

   de la commercialisation, ainsi que le déploiement d'une structure de test (Narec), établir un

   réseau de partage de connaissances et un parc technologique ;

> électricité à partir de la biomasse : publier une stratégie spécifique d'ici la fin de l'année ;

chauffage à partir de la biomasse : soutenir l'attractivité de cette technologie à travers des

   mesures de support financier et de subventions (Renewable Heat Incentive, RHI et le Renewable

   Heat Premium Payment, RHPP) ;

> pompe à chaleur (sol et air) : comme pour la biomasse, établir des subventions et des mesures de

   supports (RHI et RHPP) ;

> transport renouvelable [4] : soutenir avec 30 M£ le déploiement d'un réseau de recharge des

   voitures électriques ainsi qu'un prêt à l'achat pour les véhicules électriques, hybrides ou à hydrogène.

 

Parmi ces technologies, l'éolien, la biomasse et les pompes à chaleur sont identifiées comme étant les sources d'énergie renouvelable les plus prometteuses. En ce qui concerne la production d'électricité renouvelable et en tenant compte du rythme de croissance actuel et des projets de grande échelle en cours ou envisagés, 29 GW de capacité opérationnelle devraient être disponibles d'ici 2020. Les mesures proposées dans la Feuille de route devraient accélérer le rythme et permettre l'installation de 30 à 40 GW de génération d'électricité sobre en carbone. D'après les scénarii envisagés dans ce document, le Royaume-Uni devrait ainsi être capable d'atteindre son objectif de 15% de l'ensemble de son énergie d'origine renouvelable en 2020, en accord avec le 4ème budget carbone. Enfin, pour tenir compte des évolutions technologiques et des barrières financières, le gouvernement s'engage à revoir annuellement cette feuille de route.

 

3. La production électrique britannique à l'horizon 2020

 

Cette réforme, qui constitue très probablement la plus grande restructuration du marché de l'électricité depuis sa privatisation dans les années 1990, était très attendue car nécessaire pour respecter les engagements du gouvernement de réduire drastiquement les émissions de GES et amplifier le rôle joué par les énergies renouvelables dans le mix énergétique. Ce Livre blanc, associé à la Feuille de route, présente donc une série de mesures destinées à soutenir l'attractivité des énergies renouvelables et sobres en carbone par rapport au gaz et au charbon.

 

A travers des mesures comme l'instauration d'un prix plancher du carbone, un taux d'émission de GES à 450 gCO2/kWh ou encore le mécanisme du FiT-CfD, ce Livre blanc renforce la probabilité de voir se dessiner à l'horizon 2020 le paysage britannique de la production d'électricité suivant :

 

des centrales à gaz à haut rendement (avec encore probablement quelques centrales à charbon et

  possiblement associées aux premières générations commercialisables des technologies de CSC) et

  des centrales nucléaires assureraient la base de la production et pallieraient l'intermittence des

  sources telles que l'éolien, tout en respectant les objectifs de réduction des émissions de GES ;

les énergies renouvelables (en particulier les éoliennes) produiraient peut-être jusqu'à 30% de l'électricité

  (contre 6,8% en 2010) à un coût proche de celui des centrales à gaz ;

l'amélioration de l'efficacité énergétique et des mesures de gestion de la consommation permettraient

  d'atténuer la forte hausse de la demande qui est attendue.

 

4. Qui payera la facture ?

 

D'une manière plus générale, la réforme et la Feuille de route ont été plutôt bien reçues car elles soulignent l'importance que le gouvernement attache à la réduction des émissions de GES tout en assurant la sécurité énergétique du pays. Cependant, étant données la conjoncture économique actuelle et la politique du gouvernement de réduire la dette publique, et au vu du montant des investissements requis (au moins 110 Md£, possiblement plus), on peut se demander si les moyens nécessaires seront là, si le secteur privé sera au rendez-vous (bien que les efforts pour clarifier et stabiliser sur le long terme les mesures de support aux investissements dans les technologies de production d'électricité propre développées dans ce Livre blanc vont dans le bon sens) et surtout si cette réforme et la mutation du système de production électrique britannique ne se feront pas aux dépends du consommateur. Quand on considère qu'un investissement requis de 200 Md£ d'ici 2020 (un chiffre mis en avant par le secteur industriel), représenterait 8.000 £ par foyer, la crainte d'une hausse importante du coût de l'énergie est légitime.

 

Si les mesures avancées dans les deux documents cherchent à réaliser cette transformation du marché de manière la plus efficace possible économiquement, des organismes tels que l'Ofgem (Office of gas and electricity markets, le régulateur du marché de l'électricité) avaient prévenu il y a quelques mois, qu'au cours des prochaines années, une hausse de 500 £ de la facture énergétique moyenne annuelle des consommateurs n'est pas à exclure. Le gouvernement lui-même reconnaît que la facture énergétique des consommateurs pourrait augmenter de 200 £ d'ici 2030, si rien est fait, et que cette réforme devrait maintenir cette hausse à 160 £. Les industriels ont, de leur côté, souligné le risque que des mesures comme le prix plancher du carbone pourraient leur coûter annuellement jusqu'à 1,2 Md£ en 2020, mettant en question leur compétitivité.

 

Enfin, notons que le choix de 2020 comme horizon de travail pourrait laisser croire que certaines technologies encore non matures, comme la production d'électricité à partir des vagues et des marées, ne joueront qu'un rôle limité dans le futur mix énergétique (1 TWh est le chiffre avancé pour les énergies marines, à comparer aux quelques 100 TWh envisagés pour les éoliennes et la biomasse). Cependant, si on regarde sur un horizon plus lointain, certaines analyses suggèrent que les énergies marines pourraient avoir une contribution non négligeable sur le plus long terme (4,5 GW en 2030, jusqu'à 60 GW en 2050).

 

Pour en savoir plus, contacts :

-  [1] Science et Technologie au Royaume-Uni, Janvier-Février 2011 :

   http://www.ambafrance-uk.org/Reforme-a-venir-des-Feed-in

-  [2] Sur l'éolien en mer au Royaume-Uni, voir aussi le dossier dans : Science et Technologie

   au Royaume-Uni, Novembre-Décembre 2010 :

   http://www.ambafrance-uk.org/L-energie-eolienne-au-Royaume-Uni

-  [3] Sur les énergies marines au Royaume-Uni, voir aussi : Science et Technologie au

   Royaume-Uni, Mars-Avril 2011 : http://www.ambafrance-uk.org/Panorama-de-la-filiere-des

-  [4] Sur l'avenir du transport automobile au Royaume-Uni, voir le dossier dans Science

   et Technologie, Mai - Juin 2011: http://www.ambafrance-uk.org/L-avenir-des-transports

 

Sources :

- Livre Blanc sur la réforme du marché de l'électricité - 12/07/11 - http://bit.ly/ps85MA

- Feuille de route sur les énergies renouvelables - 12/07/11 - http://bit.ly/pf04gQ

- Article de Industrial Fuels and Power - 13/07/1 - http://www.ifandp.com/article/0012172.html

- Article du Guardian - 10/07/11 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/9jMa6

- UK 2011 Energy in Brief - 28/07/11 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/PsA1k

- Article du Guardian - 12/07/11 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/E56wo

 

Src : Olivier Gloaguen du 19 septembre 2011 © bulletin electroniques .com

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