> Energies marines : la France a-t-elle déjà perdu la bataille ?

Publié le par enerli

Les Anglo-Saxons dominent largement la filière, émergente, des énergies marines renouvelables. L'arrivée de DCNS sur ce marché peut-elle changer la donne ?


Avec plus de 10 millions de mètres carrés, la France possède la deuxième aire marine mondiale, derrière les Etats-Unis », aime à rappeler Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie. Un atout de taille, a priori, pour profiter d'une énergie gratuite : celle de la mer.

 

« En quarante minutes, le soleil envoie toute l'énergie dont l'humanité a besoin pendant un an, rappelle Jean-Louis Bal, directeur des énergies renouvelables à l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie). Or cette énergie solaire est capturée à 75 % par la surface de la mer, où elle se transforme en vent, en eau chaude, en courants... ».

 

Malheureusement, le retard de l'Hexagone dans le domaine des EMR (énergies marines renouvelables) est patent. « Actuellement, de par le monde, il y a quelque 80 projets d'EMR : une trentaine en Grande-Bretagne, moins de 20 aux Etats-Unis et à peine 5 en France », a constaté Alain Clément, directeur du laboratoire de mécanique des fluides à l'Ecole centrale de Nantes, lors d'un colloque que l'Ecole navale avait organisé à Brest en février dernier.

 

« Une filière est en train de se créer : si l'Etat français ne prend pas le train en marche, elle va être dominée par les Anglo-Saxons », résume Michel Paillard, un des rapporteurs d'Ipanema (Initiative partenariale nationale pour l'émergence des énergies marines, signée en octobre 2008, par une centaine d'acteurs, dont Alstom, Areva, EDF, Total...).

 

Pari risqué


Pour certains, la bataille de l'énergie des vagues (machines houlomotrices) et celle des courants (hydroliennes) seraient déjà perdues. Restent éventuellement les marchés des éoliennes offshore et de l'ETM (énergie thermique des mers). Deux créneaux auxquels s'intéresse justement le groupe DCNS - ex-DCN, Direction des chantiers navals -, spécialiste de l'ingénierie navale militaire, avec 2,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2007 et 12.700 collaborateurs. Ce nouveau venu sur le marché des EMR y affiche de grandes ambitions. « Les exportations de matériels navals militaires, les énergies et les services devraient représenter la moitié de notre chiffre d'affaires d'ici à dix ans, contre 25 % aujourd'hui », espère Frédéric Le Lidec, directeur du développement mer du groupe DCNS.

 

Première - petite - étape de ce redéploiement vers les EMR : DCNS a signé en avril dernier un accord avec le Conseil régional de La Réunion pour étudier l'installation d'un démonstrateur de l'énergie thermique des mers sous forme d'une plate-forme ancrée au large de l'île. La région et DCNS vont investir, respectivement, 655.000 et 400.000 euros.

 

Le pari est pour le moins risqué. Avec cette technologie, on exploite les différences de température entre la surface de la mer (chaude) et les eaux en profondeur (froides). Un fluide - eau de mer, ammoniac... - passe de l'état liquide à l'état vapeur dans un évaporateur dans lequel circule de l'eau chaude puisée en surface. La vapeur est détendue dans une turbine qui entraîne un alternateur et elle produit ainsi de l'électricité. Puis la vapeur passe dans un condenseur où, au contact de l'eau froide pompée en profondeur, elle retourne à l'état liquide.

 

L'un des handicaps, c'est que cela ne fonctionne pas partout. Il faut une différence d'au moins 20 degrés, tout au long de l'année, entre l'eau en surface et celle en profondeur. Seule la zone intertropicale répond à ce critère. Un rapport publié l'an dernier par l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer) estime que l'énergie thermique des mers représentera une puissance installée de 200 MW (soit, à peu près, un sixième de la puissance offerte par un réacteur nucléaire civil) en 2030 dans les DOM-TOM.

 

Défis techniques


Autre souci, les défis techniques sont nombreux : corrosion des matériaux, résistance aux ouragans fréquents dans les tropiques... Malgré cela, l'intérêt pour cette approche semble renaître. Le gouvernement américain a octroyé en octobre dernier 1,2 million de dollars (850.000 euros) à Lockheed Martin, plus important groupe industriel d'armement dans le monde, pour développer des tuyaux destinés à l'ETM. « Les conduites constituent un des points clefs de cette technologie », confirme Jean Marvaldi, ingénieur à l'Ifremer de Brest, où il est, entre autres, membre du groupe de projets Energies renouvelables marines : « Une centrale de plusieurs dizaines de mégawatts réclamera des conduites de 5 mètres de diamètre et de 900 à 2.000 mètres de longueur. » « Pour le démonstrateur de La Réunion, nous envisageons d'utiliser une tuyauterie rigide en composite de 1.000 à 1.100 mètres de long, détaille Daniel Bathany, chef de projet ETM générique chez DCNS. Pour découpler ces tuyaux rigides des mouvements du flotteur, nous relierons les deux par des conduites souples."

 

D'une façon générale, toutes les technologies retenues pour La Réunion seront des "technologies disponibles sur étagères". Une sage façon de réduire les « fortunes de mer », comme disent les marins...

 

Src : Jacques Henno le  5 juin 2009 © Les Echos

Publié dans ENR : ENERGIES MARINES

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