> Energie : les ambiguïtés du carbone

Publié le par enerli

Les compensations s’inscrivent dans la logique des énergies fossiles (pétrole, charbon et gaz naturel) mais elles ne remettent aucunement ces systèmes en question. Certains affirment que les compensations ont au moins le mérite de sensibiliser les individus à leurs propres émissions de carbone, mais que nous enseignent-elles réellement ?

 

Que nous pouvons voyager en avion ou en voiture à souhait tant que nous payons une petite contribution à un tiers pour nous donner bonne conscience ? Que nous pouvons consommer avec frénésie sans remettre en question un problème engendré justement par notre consommation ?

 

L’entreprise australienne Climate Friendly nous certifie que « l’on peut compenser ses émissions carbone en cinq minutes et pour le prix d’un cappuccino par semaine » (1). Drive Neutral, installée au États-Unis, clame également que « nous pouvons neutraliser nos émissions de CO2 d’une année entière pour le prix d’un seul plein d’essence » (2).

 

La plupart des personnes et des petites entreprises qui achètent des crédits compensatoires de leurs émissions sont certainement des initiés en matière d’écologie qui modifient leurs habitudes pour réduire leur impact sur l’environnement. Mais beaucoup ne le font pas. Après tout, si vous croyez vraiment que vous pouvez compenser vos émissions en carbone juste pour le prix d’un cappuccino, qu’est-ce qui vous retient de prendre un avion pour Paris ou New York pour aller faire du shopping ce week-end ?

 

Pour toutes ces entreprises, qui exploitent et dépendent totalement des combustibles fossiles, les compensations en carbone sont une solution miracle.

 

BP, le géant du pétrole, est depuis longtemps un fervent partisan du marché du carbone. C’est un investisseur majeur dans les fonds de carbone de la Banque mondiale qui subventionne des projets douteux dans le Sud, tels que les projets de plantations au Brésil (voir « La fièvre des forêts »). BP propose également aux consommateurs australiens son programme Global Choice à travers lequel l’entreprise compense tout le pétrole qu’elle a utilisé pour remplir votre réservoir (3). Parallèlement, BP est en phase d’achever son pipeline, très controversé, qui traverse l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie. Le pipeline Bakou-Ceyhan-Tbilissi a été condamné par Amnesty International, car il représente une menace pour les droits de l’Homme dans ces trois pays. Les militants avertissent également que ce projet de pipeline d’un montant de 5 milliards de dollars « engendrera beaucoup plus de pollution (en termes d’émissions de carbone) que toutes les automobiles, les camions, les bus et les trains du Royaume-Uni » (4).

 

La société Ford vient de lancer sa propre initiative de compensation en partenariat avec l’américain TerraPass (5). L’économie moyenne de carburant réalisée par les voitures Ford est d’environ 0,13 L/km. Ford figure en fin de liste des six plus grands constructeurs automobiles, d’après l’Agence américaine de protection de l’environnement (6). Selon Michael Dorsey, professeur d’études environnementales de la faculté de Dartmouth aux États-Unis, « Ford joue et multiplie les astuces avec son nouveau partenaire TerraPass. Si Ford veut réduire ses émissions de CO2 et être crédible face au changement climatique, il devra augmenter ses économies en litres par kilomètre et non pas colporter des compensations erronées établies à partir de données falsifiées ».

 

Ford est également membre du Competitive Enterprise Institute, un groupe d’experts américains qui vient de sortir une série de spots publicitaires aux États-Unis, dans lesquels ils écartent totalement la notion de problème climatique. Le spot publicitaire proclame : « dioxyde de carbone : EUX l’appellent “pollution“, NOUS l’appelons “vie“ ».

 

C’est là toute l’ambiguïté du carbone. Les compensations ne permettent pas de réduire notre consommation de carburants fossiles. Et si nous voulons éviter les effets les plus dramatiques du changement climatique, nous devons mettre très rapidement un terme à notre dépendance vis-à-vis des carburants. Les compensations ne permettent pas de rééquilibrer fondamentalement les inégalités dans le monde. En fait, elles peuvent parfois s’avérer plus nuisibles. Le fait de compenser n’encourage ni les entreprises à remplacer leurs carburants fossiles par des énergies renouvelables, ni les gouvernements à mettre en place un système de régulation pour les entreprises qui polluent. On continue à construire des pistes d’atterrissage dans les aéroports, les avions continuent de voler, les automobiles de rouler et l’on continue même à faire fonctionner des centrales électriques au charbon. En fait, ces compensations encouragent les entreprises et les gouvernements à continuer et à développer ces pratiques. Elles sont alimentées par les bonnes intentions des consommateurs et le « business éthique » dont le but est de faire prospérer l’industrie des énergies fossiles.

 

L’élan d’enthousiasme pour le marché du carbone a suscité d’autres investissements tels que les programmes de Dyson Freeman sur les marchés émergents du « financement des zones humides » et « du credit-trading des espèces en voie de disparition » (7). Toutefois, ces programmes font partie des tentatives consistant à commercialiser l’environnement lui-même, nous forçant à nous reposer sur ces marchés plutôt que sur les institutions démocratiques pour trouver « nos solutions ». Mais cela ne change absolument rien au réchauffement climatique.

 

Le carbone positif


Le changement climatique est un sujet sur lequel nous ne devrions pas être neutres. Les compensations de carbone sont au mieux une source de distraction et, au pire, un programme gigantesque de blanchiment de carbone. Il faut que nous prenions sérieusement nos responsabilités en matière de changement climatique et que nous agissions dès maintenant.

 

Il n’y a absolument rien de mal à financer les énergies renouvelables ainsi que les projets destinés aux plantations d’arbres. Toutefois, ne les assimilez pas à un « droit à polluer ». Un programme « carbone positif » voit au-delà des combines de l’industrie de compensation et implique un engagement actif dans la résolution du problème de réchauffement climatique.

 

Il n’y a pas de solutions simples. Résoudre le problème du changement climatique implique des décisions difficiles à prendre. Mais comme nous l’avons vu dans le cadre du changement social, le mouvement est ample et résistant. Après tout, il existe un mouvement mondial actif qui cherche à annuler les dettes à long terme, à mettre un terme aux subventions de carburants fossiles, à réformer le commerce mondial et à revitaliser les contrôles démocratiques de l’économie. De cet angle, des progrès sur n’importe lequel de ces points est réellement bénéfique pour le climat. Selon Patrick Bond membre du Centre sud-africain pour la Société civile : « si la Banque mondiale ne contrôlait pas la politique monétaire de la plupart des États du Sud, plus de ressources fiscales locales pourraient être utilisées pour l’énergie renouvelable ».

 

La solution au changement climatique, c’est le changement social. Est-ce beaucoup demander ? Oui. Est-ce un rêve utopique ? Probablement. Mais c’est ce dont nous avons vraiment besoin et, au moins, de ce point de vue, nous avons beaucoup d’amis et d’alliés. Après tout, si Freeman Dyson s’en sort avec ses idées démentes, pourquoi pas nous ? (…)

 

Références

1. http://www.climatefriendly.com
2. http://www.driveneutral.com
3. http://www.bp.com.au/globalchoice/
4. http://www.bakuceyhan.org.uk/more_info/climatechange.htm
5. http://www.terrapass.com/ford/
6. Global Exchange, Ford Can’t “Escape” Lowest EPA Fuel-Efficiency Ranking (“Ford bon dernier du classement sur le rendement énergétique de l’Agence américaine pour la protection de l’environnement”) , 4 août 2004. 7.http://www.globalexchange.org/war_peace_democracy/oil/2392.html

 

Src : Adam Ma’anit / juillet 2006 © The New Internationalist. Numéro 391 via GoodPlanet.info

 

 


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