> ECONOMIE : POURQUOI LA MACHINE A INNOVER EST EN PANNE.

Publié le par enerli

 

09.07.2013 - En 1811, dans le nord de l'Angleterre, des ouvriers du textile se sont révoltés contre les machines supposées les remplacer. Le progrès technique tuait l'emploi, les "luddistes", comme on les appelait, ont décidé de tuer les machines, investissant les ateliers pour briser ces nouveaux métiers mécaniques.

 

Le pouvoir n'a pas pris de gants, il a pendu les meneurs, et la révolution industrielle a poursuivi son train d'enfer. Et elle a prouvé quelques années plus tard que l'innovation et son corollaire, l'augmentation de la productivité, loin d'engendrer le chômage, créaient les conditions de l'expansion et de la croissance.


Cette machine vertueuse est-elle en train de s'enrayer ? Depuis plus d'un an, le débat fait rage aux États-Unis. Celui-ci part d'un constat simple : depuis une dizaine d'années, les pays les plus industrialisés peinent à maintenir la croissance et l'emploi.


Aux États-Unis, la croissance moyenne des années 1990 a dépassé les 3 % par an. Entre 2000 et 2009, la progression du produit intérieur brut (PIB) américain est tombée à une moyenne de 1,7 %. Et la crise financière de 2008 n'a fait qu'accentuer le phénomène, puisqu'une bonne partie de la croissance des années 2000 était construite sur l'endettement et la bulle immobilière.


Pour l'économiste américain Robert Gordon, la cause est entendue : c'est le manque d'innovations majeures qui est la cause de ce ralentissement général. Voilà donc le paradoxe actuel : la révolution Internet bat son plein et rien ne se retrouve dans les chiffres de productivité et de croissance.


C'est dans ce contexte qu'il faut écouter l'analyse que Clayton Christensen a délivrée, le 24 juin, à l'Ecole polytechnique à Palaiseau (Essonne). Professeur de management à Harvard, il est devenu une star mondiale en un seul livre, The Innovator's Dilemma (réédité en 2011).


Son point de départ est une question simple : pourquoi les entreprises les plus intelligentes s'effondrent-elles ? Réponse : parce qu'elles sont trop intelligentes justement et que leur raisonnement est à la fois trop financier et trop rationnel, et donc qu'elles n'innovent pas suffisamment, ou mal.

 

TROIS PHASES


Selon lui, le processus se déroule sur un cycle temporel qui comporte trois phases qui chacune représente une forme particulière d'innovation.


1. Tout commence par le travail de mise au point et de développement de l'innovation. Cette phase consomme beaucoup de capitaux, en recherche, études, déploiement, mais elle crée aussi des emplois. C'est elle qui permet de mettre sur le marché des produits ou services en rupture avec ce qui existe déjà. Seuls sur leur marché, ils génèrent alors une forte rentabilité mais sur des volumes encore limités. C'est le cas de l'iPhone d'Apple à sa sortie il y a cinq ans.


2. Puis vient le temps de la consolidation de l'innovation. L'entreprise recueille les fruits de son travail, c'est l'âge d'or. La dépense en capitaux est faible et la création d'emplois également. On passe de la rupture à l'amélioration.


3. La troisième phase enfin est celle de l'innovation d'efficacité. Elle ne concerne plus vraiment le produit mais le procédé de production. C'est la phase où se créent les gains de productivité. On vend le même produit aux mêmes consommateurs mais moins cher.


C'est Toyota qui, en travaillant sur la chaîne de fabrication et les fournisseurs, peut réduire par dix le temps d'assemblage d'une automobile. Cette étape détruit des emplois en masse, par les gains de productivité, et libère du capital, en réduisant par exemple les stocks ou la masse salariale.


Que faire du capital ainsi libéré ? La logique qui prévalait jusqu'aux années 1980 voulait que cet argent retourne à l'étape numéro un pour financer de nouvelles innovations de rupture.


Mais la machine s'est enrayée, soutient M. Christensen, car la religion de la finance s'est imposée dans le monde des entreprises, avec comme commandement les ratios de mesure de la productivité et, notamment, le fameux retour sur capitaux investis.


A l'aune de cette règle, la meilleure utilisation du capital n'est pas de le réinvestir dans de nouvelles innovations, mais dans l'amélioration de l'efficacité, toujours et encore. Le capital doit être investi dans ce qui peut créer à court terme plus de capital encore.


C'est le mantra des fonds d'investissement, mais aussi de beaucoup de patrons, le retour sur actif net que l'on accroît encore en réduisant les actifs par l'externalisation des activités. On vend son informatique, sa logistique, ses usines...

 

ÊTRE LÀ OÙ ON NE VOUS ATTEND PAS


Voilà, selon lui, pourquoi sur la dernière décennie les pays développés n'ont investi dans l'innovation qu'un tiers de ce qu'ils dépensaient à la fin du XXe siècle.


Et cela ne concerne pas que l'électronique. M. Christensen aime raconter l'histoire de l'industrie sidérurgique américaine face à l'arrivée de l'invention des mini-aciéries électriques. Elles recyclent de l'acier, produisent très peu cher et ont attaqué le marché par le bas de gamme des aciers pour le béton.


Plutôt que de s'intéresser à cette innovation de rupture, les sidérurgistes classiques ont été bien contents d'abandonner ce marché très peu rentable pour se réfugier dans des activités plus lucratives.


Raisonnement logique : leurs ventes diminuent, mais la rentabilité augmente. Le problème, c'est que Nucor, le champion américain de cette technologie, ne s'est pas arrêté là. Il a amélioré sa machine, qui progressivement est montée en gamme, chassant toujours plus haut ses vieux concurrents, comme US Steel.


Voilà comment cette entreprise bien gérée, sur la base de bons indicateurs financiers, peut décliner en quelques décennies pour avoir refusé le pari de l'innovation, quitte à perdre en rentabilité.


Bien sûr, l'innovation est un processus complexe, bien différent de celui de la recherche. Il est une réflexion large sur le couple produit/service, sur les usages et sur la manière de créer des marchés.


Méfiez-vous des concurrents bas de gamme et des indicateurs de profitabilité, allez là où on ne vous attend pas, résume le professeur de Harvard, qui croit, lui, que l'expansion est au coin de la rue.


Src : Philippe ESCANDE du 09/07/2013 © LE MONDE 

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