> ECONOMIE : LES PATRONS SE MOQUENT-ILS DU MONDE ?

Publié le par enerli

 

30.08.2014 - Des aides et pas d'embauches ! Pour l'exécutif, qui s'est engagé à une baisse des charges de 40 milliards d'euros d'ici à 2017, la balle est dans le camp du patronat. Mais jouera-t-il le jeu ?

 

« Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux », a écrit Corneille. Manuel Valls, deuxième chef de gouvernement de la Ve République après Jean-Marc Ayrault à se rendre à l'université d'été du Medef, rêverait sans doute d'inculquer un peu de cette morale Grand Siècle aux entrepreneurs de France.


Aux yeux de l'exécutif, le patronat choyé par les 40 milliards d'euros de baisse de charges du pacte de responsabilité doit désormais "faire son devoir", c'est-à-dire investir, développer les entreprises et créer des emplois pour sortir la France de sa langueur économique.

 

« Le pacte, c'est un contrat dans lequel chacun doit respecter ses engagements. Le gouvernement a tenu les siens », a prévenu François Hollande dans son entretien de rentrée.


Et d'inviter les patrons à utiliser « pleinement » les moyens du Crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) déjà en leur possession « pour investir et embaucher et non distribuer des dividendes ». Des dividendes ? Une étude du cabinet Henderson vient de démontrer qu'ils avaient augmenté de 30% au deuxième trimestre de 2014 par rapport au deuxième trimestre de 2013, confirmant les mauvaises habitudes d'un patronat français toujours plus enclin à rémunérer grassement les actionnaires qu'à injecter des capitaux dans les entreprises dont il a la charge.

 

Incorrigibles !


Voilà qui fait désordre alors que nombre de Français doivent se serrer la ceinture. Incorrigibles patrons ! Déjà les premiers résultats du CICE déçoivent. Les chèques de Bercy - 12 milliards d'euros de baisse d'impôt sur les sociétés cette année - sont parvenus aux directions financières des entreprises. Or, selon le ministère de l'Économie, seulement 20% de ces sommes ont pour l'heure été réinvesties.


Pire, en dépit de l'aide fiscale, les investissements des entreprises françaises ont carrément reculé au deuxième trimestre de 2014.


« Mais comment voulez-vous que les entrepreneurs développent leurs entreprises alors que la croissance est au point mort », argue Thibault Lanxade, jeune pousse du Medef.


Pour l'heure, la priorité des PDG consiste à reconstituer les marges laminées par la crise.


« La situation économique de la France est catastrophique », lançait Pierre Gattaz, le 22 juillet, dans un fracassant entretien au Figaro. 


« Gattaz a un problème de langage », a d'abord indiqué François Hollande... Avant de re connaître que l'embellie ne serait pas au rendez-vous de 2014.

 

« Cadeaux sans contrepartie »


En arrivant à l'Élysée, François Hollande traitait volontiers les patrons de « pleureuses ». Puis, nécessité faisant loi, il s'est rallié à leur cause. Jusqu'à reprendre à son compte le « pacte de confiance » que lui a proposé Pierre Gattaz en novembre 2012.


« Cent milliards de baisse de charges et d'impôt contre un million d'emplois créés », promettait alors le patron des patrons qui avait fait fabriquer des badges à ce propos. 


« Chiche ! », a répondu en substance le président de la République qui a échafaudé son pacte de responsabilité. Et tant pis si la troupe et même les généraux socialistes digèrent de plus en plus mal les « cadeaux sans contrepartie » offerts à Gattaz.


« Pas de changement de cap », martèle Hollande qui veut « accélérer les réformes ». Mise en concurrence des professions protégées, adaptation de la réglementation du travail dominical et réduction des effets des seuils sociaux... Des orientations qui correspondent pilepoil à quelques-unes des dix mesures turbo que le Medef défendra en septembre. Si cette politique échoue, les Français pourront en vouloir au président de la République. Mais aussi à un patronat qui n'aura pas su surmonter ses vraies faiblesses... Revue de détail.

 

1. Les patrons français n'innovent pas assez


Pour les patrons, le manque de compétitivité français serait essentiellement dû au coût de la main-d’œuvre et aux diverses charges qui les accablent. Mais c'est oublier un peu vite que la compétitivité « hors coût » est au moins aussi importante...


« La performance de l'industrie allemande ne vient pas essentiellement de la baisse des salaires dans l'industrie, mais de la montée en gamme, de l'effort d'innovation », martèle l'économiste Patrick Artus.


Les organisations patronales (Medef, CGPME et UPA) l'ont d'ailleurs reconnu, en 2011, dans une rare analyse commune avec les syndicats (CFDT, CFE-CGC et CFTC). 


« Pour que nos performances économiques progressent, pouvait-on y lire, il faut donc améliorer à la fois ce que les économistes appellent la compétitivité coût (des matières premières et de l'énergie, du travail...) et la compétitivité hors coût : qualité de nos produits et services, formation, organisation du travail et management, recherche et innovation, environnement social et fiscal, tissu productif... »


Depuis deux ans, le gouvernement et les syndicats réformateurs ont concédé un allègement important du coût du travail : CICE et pacte de compétitivité permettront de dégager 40 milliards d'euros sur trois ans. Mais les patrons, eux, n'ont pas fait leur aggiornamento sur l'innovation et la qualité. Un problème qui ne date pas d'hier, mais devient plus lancinant... à mesure que s'accélère la mutation numérique d'une économie mondialisée.


Pour commencer, les dirigeants français sont lents à adopter les technologies de l'information. Dans notre pays, les PME ne sont que 22% à faire un usage intensif d'internet dans leur activité, contre 30% au Royaume-Uni et 26% en Allemagne et en Suède, souligne McKinsey dans sa récente étude « Industrie 2.0 ». Or il existe une forte corrélation entre l'usage d'internet, la croissance et le dynamisme à l'export des PME et des entreprises de taille intermédiaire (ETI).


Plus généralement, nos patrons n'ont pas assez privilégié l'innovation, qu'elle porte sur la technologie ou sur le marketing. Or ce manque de créativité est en grande partie responsable de notre dramatique décrochage industriel, avec une production manufacturière en recul de 15,5% depuis 2007. 


« Les industriels français mettent moins d'innovations sur le marché que leurs concurrents allemands, suédois ou italiens », diagnostique McKinsey, qui nous appelle à une révolution copernicienne en la matière. Entre 2000 et 2008, quand 71% des entreprises allemandes ont lancé une innovation technologique et 73% une innovation marketing, seules 40% et 39% respectivement des entreprises françaises en ont fait autant, souligne l'étude. Mais, surtout, « 47% des entreprises françaises indiquent n'avoir lancé aucune innovation pendant cette période, contre seulement 15% de leurs homologues allemandes." 


Il ne s'agit pas tant, selon ces experts, d'un effort insuffisant de recherche - qui, grâce au crédit d'impôt, reste assez soutenu dans l'industrie - que de la « productivité » de cette R&D et du processus de diffusion de l'innovation. A investissement égal, la France dépose par exemple beaucoup moins de brevets que ses principaux concurrents.

 

2. Ils peinent sur le haut de gamme


A cela s'ajoute un problème de positionnement et de qualité, particulièrement bien illustré par le secteur automobile. La spécialisation dans les véhicules haut de gamme permet aux Volkswagen, BMW et autres de continuer à assembler en Allemagne, où les salaires industriels sont élevés. Ils exportent des voitures chères à forte valeur ajoutée, alors que Renault et Peugeot PSA, eux, sont surtout sur le moyen et le bas de gamme. Peugeot met le paquet sur la DS et Renault, qui avait échoué sur la Vel Satis, va lancer de nouveaux modèles.


Mais en attendant, selon Eurostat, les grosses cylindrées représentaient 26% des exportations automobiles allemandes en 2011 contre 2% des exportations françaises, alors que les petites cylindrées pesaient 33% des exportations françaises contre 7% des allemandes.


Du coup, la dégradation continuelle de la position concurrentielle des entreprises hexagonales entraîne une forte érosion des prix des produits qui lamine leurs marges brutes en recul de 4,9% entre 2007 et 2014. Ce qui, en retour, obère leur capacité d'autofinancement et d'investissement. Un véritable cercle vicieux !


Heureusement, cette glissade n'a rien d'une fatalité. Les équipementiers français du secteur automobile - Michelin, Valeo, Plastic Omnium et Faurecia - qui ont fait un remarquable travail pour innover, monter en qualité et se rapprocher des attentes de leurs grands clients et des marchés porteurs, eux, cartonnent partout sur la planète. 


« Il y a trente ans, Valeo faisait 100% de son chiffre d'affaires avec les constructeurs français. Aujourd'hui, les clients allemands en représentent 30%, les asiatiques 26%, les américains 22%, les français 17% », a expliqué Jacques Aschenbroich, son directeur général, lors de ses résultats semestriels.

 

3. Ils licencient trop facilement


Tous les dirigeants de gauche des quinze dernières années, de Lionel Jospin à François Hollande, ont caressé l'idée d'interdire les « licenciements boursiers ». Aucun ne l'a menée à bien car la notion est très difficile à manier. Comment interdire à un chef d'entreprise de réduire ses effectifs, s'il l'estime nécessaire pour préserver sa compétitivité face à la concurrence ?


Dès 2005, l'économiste conservateur Patrick Artus a pourtant démontré à quel point cette course à la rentabilité de court terme entraînait l'ensemble du système économique à sa perte (« Le Capitalisme est en train de s'autodétruire », La Découverte.). La peur du déclin face aux pays émergents à faible coût de main-d’œuvre pousserait nos patrons à une pression sans précédent sur la masse salariale via les licenciements, les délocalisations ou le gel des salaires. Artus parlait du « piège de la croissance faible ». On est en plein dedans.


Dans un contexte assez similaire, l'attitude des patrons allemands est pourtant à l'opposé de celle des patrons français. Plutôt que de réduire leurs effectifs, qu'ils considèrent comme un actif du fait des compétences accumulées, ils recourent à grande échelle au chômage technique ou à des mesures de réduction temporaire du temps de travail en attendant que l'activité redémarre. De cette façon, ils préservent une partie de la demande nationale, primordiale au soutien de la croissance.


Dans son dernier essai (« La France au défi », Fayard), Hubert Védrine rappelle que dès 1991 l'économiste Michel Albert avait noté la préférence des Français pour des chômeurs indemnisés contrairement aux Allemands qui privilégient les « petits boulots ».


« Travailler, même pour des phases de courte durée, vaut mieux que le désœuvrement en contribuant à la socialisation et la réinsertion », estime Védrine.


Les accords de compétitivité emploi adoptés en avril 2013 doivent inciter les employeurs français à suivre la voie de leurs voisins allemands. Des contrats permettent désormais de flexibiliser le temps de travail en fonction de l'activité. Ils s'imposent à tous les salariés à condition que l'entreprise traverse de « graves difficultés conjoncturelles » et ne doivent pas durer plus de deux ans. Déjà utilisé à grande échelle par Renault et Peugeot PSA, ce nouveau dispositif n'a pas encore fait l'objet d'un bilan national.

 

4. Ils ne jouent pas collectif


Trop de dirigeants du CAC 40 et de la finance se sont montrés personnellement gloutons, alors même qu'ils demandaient à leurs salariés des sacrifices. Suivant les Anglo-Saxons dans un système de rémunérations excessives, ces grands managers ont abîmé en France l'image des petits patrons et des entrepreneurs qui, eux, ne comptent pas leurs heures.


Pire : « le salaire de ces grands patrons n'est qu'une petite couche de l'énorme millefeuille de leurs rémunérations, qui en comprend une bonne quinzaine, disparates, grasses et obscures : stock- options, bonus, golden hello, parachutes dorés, retraites-chapeau... », nous expliquait récemment l'économiste Philippe Villemus, auteur d'un essai sur la question.


Son travail, ainsi que le rapport Hirsch-Bonnand pour Terra Nova, a efficacement démoli les arguments patronaux : ces émoluments sont d'autant moins justifiables qu'ils ne sont corrélés ni au risque (en France, les grands patrons se font rarement virer) ni à la richesse créée. Alors que leurs salaires étaient multipliés par deux entre 2000 et 2010, la capitalisation cumulée des groupes du CAC 40, elle, était divisée par deux ! Ni à l'existence d'un prétendu marché mondial des compétences.


« L'inflation de leurs rémunérations », a souligné Martin Hirsch, « est davantage liée à la consanguinité des conseils d'administration : c'est un système de réseau et de renvois d'ascenseur. Ce n'est pas la main invisible du marché... Mais plutôt le fait de trois doigts de la main en comité de rémunération ! »


Or l'impôt à 75% - finalement assez contre-productif - de François Hollande n'a pas changé la donne. Seuls les patrons d'entreprises publiques ont dû plafonner leurs salaires (à 450 000 euros). Même la crise n'a que peu entamé le magot des PDG du CAC 40, avec un repli de 2,1 % en 2013 ; soit 2,25 millions d'euros, en moyenne, par dirigeant. Pire : les banquiers, eux, ont augmenté leurs rémunérations, ce qui a fortement agacé Arnaud Montebourg !


Les patrons français, petits et grands, sont par ailleurs trop souvent enfermés dans une culture de défiance, plutôt que de dialogue et de coopération. C'est vrai dans les relations sociales - où le tort est sans doute partagé avec certains syndicats jusqu'auboutistes... - mais aussi dans les rapports avec les prestataires externes.


Le rapport Gallois regrettait déjà « le manque de soutien des donneurs d'ordres ». Et le médiateur des relations interentreprises, hier Jean-Claude Volot, aujourd'hui Pierre Pelouzet, ne cesse de dénoncer le traitement inique que les grands groupes font subir à leurs fournisseurs et sous-traitants : délais de paiement insupportables, chantage sur les prix, contrats abusifs, pression à la délocalisation et pillage des innovations...

 

5. Ils versent toujours plus de dividendes


Qui a dénoncé, dans un passé proche, « le siphonage des profits par les actionnaires » ? Réponse : Nicolas Sarkozy, en février 2009. Il envisageait alors de légiférer pour mettre fin à cette pratique. C'est dire si le débat ne date pas d'hier. Selon l'Insee, la part des profits versée en dividendes aux actionnaires a augmenté de manière vertigineuse et ininterrompue depuis vingt-cinq ans, passant de 11,5% en 1988 à 29,2% en 2012, dernier chiffre connu. 


« Les capitalistes français ont un comportement de rentier », analyse Loïc Dessaint, directeur général du cabinet de conseil financier Proxinvest. « Ils veulent que leur investissement placé en actions leur rapporte un rendement régulier à la manière d'un livret ou d'une assurance-vie. » 

« Le plus étonnant est que les actionnaires n'en sortent pas forcément gagnants. Pour verser un dividende, l'entreprise puise dans sa trésorerie, voire même s'endette. En clair, elle s'appauvrit. Du coup, le cours de Bourse baisse après le détachement du coupon. Ce que les actionnaires gagnent en dividendes, ils le perdent en valeur de leurs actions »,affirme Loïc Dessaint.


Les managers français mettent pourtant un point d'honneur à verser un dividende stable, arguant généralement que le trou d'air de leurs bénéfices est passager. C'est une question d'ego, mais aussi de protection de leur propre rémunération... Pas question que leur gestion puisse être remise en cause par des actionnaires mécontents. Ce faisant, les patrons tricolores démontrent à quel point ils ne croient pas en l'avenir de leurs entreprises.


De l'autre côté de l'Atlantique, Google et Amazon, par exemple, n'ont jamais versé de dividendes depuis leur création, préférant utiliser leurs liquidités pour investir dans leur croissance future. Apple a attendu 2012 pour verser le premier dividende de son histoire. Un geste qui avait été interprété par certains comme la fin de son âge d'or...

 

6. Sont-ils encore patriotes ?


L'exil des patrons nourrit les pires soupçons. Incompris, mal aimés et surtaxés, des dizaines d'entrepreneurs français, petits et grands, ont défrayé la chronique en s'établissant - fortune faite - de l'autre côté de nos frontières, en Suisse et en Belgique. Dans la psyché collective, ces riches résidents de Bruxelles ou de Genève évoquent les aristocrates immigrés qui fuirent naguère la Révolution française... D'où l'idée que les patrons français manquent de patriotisme. Et peu importe que ces exilés soient avant tout des rentiers qui après la cession de leur affaire entendent limiter la taxation des plus-values de cession !


A cette catégorie se sont plus récemment ajoutés les managers des grands groupes du CAC 40. En janvier dernier, Chris Viehbacher, le directeur général de Sanofi, a déménagé près de Boston, aux États-Unis, déclenchant une vive polémique. « Cette décision est avant tout familiale et personnelle », et Chris Viehbacher s'est « engagé à ce qu'elle n'ait aucune conséquence sur le fonctionnement de l'entreprise », a assuré le groupe. En fait, le départ du patron germano-canadien, qui a pris la tête de Sanofi en 2008, suit le basculement du centre de gravité du groupe de la France vers les États-Unis.


Chez Schneider ou Air liquide, Essilor ou Kering, de plus en plus de dirigeants du CAC 40, surtout des numéros deux ou trois, vivent désormais en dehors de l'Hexagone. Ces champions de notre économie dont les marchés, les usines, les actionnaires, les centres de décision et les gestionnaires sont désormais hors de France ont-ils encore intérêt à jouer le jeu de la mère patrie ? Rien n'est moins sûr. Et les responsables politiques se prennent à rêver du Mittelstand allemand : les entreprises exportatrices du Bade-Wurtemberg ou de Rhénanie -Palatinat, elles, demeurent enracinées dans les Länder qui les ont vues naître.


Sylvain Courage, Caroline Michel et Dominique Nora © Le Nouvel Observateur 

 

Publié dans ECONOMIE

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