> ECONOMIE : LES ARMATEURS GRECS REFUSENT D'ÊTRE TAXES

Publié le par enerli


14.05.2012 - Reportage chez les armateurs grecs montrés du doigt depuis la crise à cause de notamment de la question des impôts. Une caste à part de privilégiés qui devraient encore le rester malgré l'austérité.


Les bateaux tanguent doucement au port mythique du Pirée. Côté gauche au quai Miaouli, les gros navires qui font nuit et jour la navette entre les îles. Côté droit les yachts et autres embarcations privées. En face, côté rue, les immeubles rutilants aux vitres fumées se succèdent. C’est quelque part par là dans les étages, à l’abri des regards indiscrets, mais avec une vue sur le port à vous couper le souffle que se trouvent les sociétés maritimes des armateurs grecs. Enfin de ceux qui ont leurs affaires encore au pays car, la plupart les dirigent de leur bureau à Londres.


Dans ce milieu, la discrétion est de mise. Seule une plaque, sobre, indique de la façon la plus opaque qui soit le nom des sociétés maritimes qui nichent dans les étages.


L’un d’entre eux, Nicos Vernicos aime bien parler à la presse. De ce qui l’intéresse bien sûr et pas d’autre chose. Pas moyen par exemple de connaître le chiffre d’affaires de ses entreprises, « nous vous savez, on n’aime pas parler d’argent cela ne se fait pas » pas plus que d’impôt d’ailleurs «nous sommes les taxis de la mer, lance ce petit homme jovial et malin comme un singe, comment voulez qu’on nous taxe ? Nos entreprises ne sont pas rattachées à un pays. » Et l’argument massue, « nous ne savons même pas nous-mêmes combien nous gagnions d’argent ! »


Dans un pays en crise depuis deux ans, et en profonde récession depuis cinq ans, ce type de parole est une pure provocation. Mais Nicos Vernicos, armateur depuis quatre générations, dont la famille est connue pour sa résistance à la dictature des colonels (1967/1973) aime bien provoquer, « vous savez le meilleur ami des pauvres c’est le riche, car, le riche donne du travail au pauvre c’est ça la vérité. Tout le reste ne compte pas.» Le reste, par exemple pourquoi une si basse imposition alors que le reste du pays, essentiellement les fonctionnaires et les retraités, est étranglé d’impôts ? Pour Harris Baboukis, ancien ministre de la Marine marchande, la réponse est simple, « si on les oblige à quoi que se soit ils prennent leurs bateaux, leurs millions et s’en vont ailleurs. En restant au pays, ils dépensent leur argent ici, achètent des maisons, payent dessus des impôts, investissent et créent des emplois. Nous récupérons d’une autre façon ce que de toute façon nous n'aurions jamais pu prendre.»


Pour ce politicien et avocat d’affaires maritimes, le problème est ailleurs, « un pays quel qu‘il soit, et encore moins la Grèce, ne pourra jamais seul imposer les armateurs, car, la concurrence est là ! Les délégations maltaises, turques, même monténégrines arrivent tous les jours en Grèce pour proposer de meilleures conditions de travail aux armateurs grecs. Un faux pas et ils sont partis .La seule chose qui les retient ici, c’est leur amour de leur terre et c’est là dessus que l’on mise, mais il ne faut pas pousser.»

 

Une exemption d'impôt inscrite dans la constitution


Cet amour de leur terre, la Nation reconnaissante le récompense via la Constitution qui une fois pour toutes règle la question de la taxation des armateurs. Elle les exempt officiellement de tout impôt ou taxe. C’est gravé dans le marbre. Tous les ministres des Finances se sont cachés derrière pour clore toute discussion, Georges Papanconstantinou en tête. S’il n’a pas hésité à affronter l’église en 2010 pour l’imposer, il n’a pas osé effleurer les armateurs. « C’est une décision politique que personne ne veut prendre, explique Giorgos Papous, journaliste économique. Une fois pour toutes on a décidé qu’ils rapportaient plus ainsi qu’imposés ».


C’est vrai que les familles d’armateurs ont toujours été les grands évergètes de la nation héllène. De la guerre d’indépendance contre l’occupant turc ou ils ont mis leur bateaux à contribution, à l’illustre Aristote Onassis qui a crée et légué au pays Olympic Airways en passant par les clans Benaki et Goulandri qui ont multiplié les musées d’art dans le pays, les armateurs ont toujours été les grands bienfaiteurs du pays. Mais uniquement parce qu’ils le voulaient bien ! L’impôt obligatoire qui les rabaisse au rang du commun des mortels, c’est autre chose et il n’en est pas question. « Nous les armateurs, renchérit Nikos Vernicos, nous payons un impôt annuel sur chaque bateau, qu’il nous ait rapporté ou pas. Il est perçu à la source et calculé en fonction du tonnage et de l’âge du navire qu’il soit à quai où qu’il navigue. De plus, on nous a déjà demandé en 2008 de payer une taxe de solidarité ça suffit ! Si je n’ai plus d’intérêt à rester ici je pars à Monaco. »


Cette fois le propos est clair et même cynique, mais Nikos Vernicos a le courage de dire tout haut ce que ses comparses pensent tout bas. « Et puis, vous dites les armateurs ! Savez-vous combien nous sommes ? À peine 1 000 ! Alors même si nous donnions chacun un million d’euros cela ne réglerait pas la question des déficits. Je regrette ce qui arrive au pays et à mes compatriotes, mais ce n’est pas à nous de rattraper les erreurs des gouvernements. » À noter que cet avis doit être partagé par les bailleurs de fonds du pays. S’ils ont exigé une augmentation des impôts pour les professions libérales, les retraités, et les fonctionnaires, l'Union européenne, le FMI et la Banque centrale européenne n’ont à aucun moment évoqué les privilèges des armateurs à l’inverse de ceux de l’Église orthodoxe régulièrement dans la ligne de tir de la Troika.

 

Plusieurs professions ne paie pas d'impôts


L’idée de prendre exemple sur les richissimes hommes et femmes d’affaires, qui un peu partout en Europe et outre-Atlantique demandent à être plus imposés, n’effleure même pas ici le monde des affaires ou celui des armateurs. Seuls deux noms se détachent du peloton. Celui de Victor Restis nouveau venu dans l’arène des armateurs qui dès le début de la crise a appelé le monde d’armateurs à former une caisse en faveur des plus démunis. Mais ceci n’a pas eu de suite. Et celui de la fondation Niarchos qui a mis à disposition 100 M€ cet hiver sous forme de dons à des organisations qui travaillent sur le terrain, « pour soulager les Grecs qui souffrent de la crise. » Cela va de l’aide médicale au soutien éducatif en passant par des aides directes pour que des familles ne soient pas jetées à la rue à cause de loyers impayés.

La fondation Niarchos, désireuse de rester extrêmement discrète sur ce chapitre, travaille avec des ONG indépendantes aussi différentes que Praxis, Médecins sans frontières (MSF), Médecins du monde (MDM), ou encore la toute petite fondation du père Antonios qui travaille avec les enfants de rues. « Vous voyez, triomphe Harris Baboukis, vous croyiez que nous aurions pu avoir 100 M€ en impôts ? Jamais de la vie. Mais la fondation Niarchos est depuis des années versée dans l’aide direct aux Grecs. Un travail de terrain des plus efficace ! »


Yiannis Prétendéris, commentateur vedette sur la chaîne privée Méga, ne comprend pas. « Le pays va au naufrage, et ils ne se sentent pas plus concernés que cela. Il existe toute une frange de la population qui ne paye pas d’impôts de façon institutionnelle. Les agriculteurs, les armateurs et jusque récemment l’église. C’est une fraude institutionnelle pourquoi ? Je ne sais pas !» s'indigne-t-il. Evangelos Venizelos, chef du parti socialiste, a bien tenté lorsqu’il était ministre des finances quelques appels du pied en demandant aux armateurs lors de son discours inaugural à la foire de Thessalonique en septembre 2011 d'« aider encore plus le pays ». Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n"a pas été entendu.

 

La construction part en Chine


Pourtant, les fonds sont là. Outre le fait que plusieurs armateurs grecs sont répertories par Forbes (voir ci-dessous) comme les plus grandes fortunes mondiales, la marine marchande grecque pèse 6,7% du PIB soit plus que le tourisme considéré comme l’industrie lourde du pays .


Les armateurs grecs représentent la première flotte européenne avec plus de 3 000 bateaux et une capacité totale de transports de 190 millions de tonnes. Ils contrôlent un quart des pétroliers et assurent 15% du tonnage de la planète et emploieraient environ 150 000 personnes en Grèce. Une trentaine des compagnies d’armateurs sont mêmes cotées en bourse sous les coups de butoirs de la nouvelle génération d’armateurs qui reprennent les affaires gérées plus traditionnellement par les pères et grands-pères fondateurs des sociétés. Mieux, selon Georges Xidarakis, consultant, « Un bateau sur cinq qui change de main est acheté ou vendu par un Grec. » Raison pour laquelle, selon Vassilis Korkidis, président de la confédération grecque du commerce, « il faudrait avoir un regard tout à fait différent sur la Marine marchande par rapport à tout autre type d’activité ». Selon lui, également à la tête d'une société maritime, «  il est impossible de fiscaliser les armateurs, car leur activité ne se rattache à aucun pays."  Et de conclure, "Margareth Thatcher n’a pas réussi à faire plier ses armateurs vous croyez qu’un Papademos ou un Venizelos y arriveront ? "


Certes non et c’est bien dommage, car, à croire certains économistes, les sociétés maritimes ne rapporteraient finalement pas plus de 15 mrds € au pays à cause des pratiques anciennes toujours en vigueur chez les petits nouveaux .Salaires à moitié au noir pour éviter de payer des cotisations sociales, employés du tiers monde pour travailler sur les bateaux afin de payer des salaires plus bas, réparation des navires faite en Turquie, car moins chères, etc.


En fait pour les armateurs le danger ne vient pas de la crise que traverse le pays, mais de l’Empire du Milieu, la Chine avec qui ils ont du s’allier. Restant encore les plus grands transporteurs, les Grecs acheminent les produits des plus grands producteurs de produits finis : les Chinois. Mais jusqu’à quand ? Les Chinois ont déjà construit cinq chantiers navals pour construire leurs propres navires. Les voir transporter eux même leurs produits n’est qu’une question de temps.


De plus pour être pour être sûrs de ne louper aucun marché, les Chinois ont promis en 2011, un an après avoir raflé la concession de deux quais du Pirée pour 3,4 mrds €, de donner 5 mrds € aux armateurs grecs afin qu’ils construisent leurs navires…. en Chine. Apparemment ça marche : sept cargos ont déjà été commandés et une option sur huit autres est prise. Pour Georges Xidarakis, « il ne s’agit pas de danger, mais de libre concurrence et dans ce domaine, nous n'avons peur de personne ! »

 

 

Les armateurs grecs

 



Spiro Latsis (65 ans) et famille 5,3 milliards de $

Descendant d'une famille d'armateurs, vit en Suisse. À la tête de la plus grande banque du pays depuis la fusion de la sienne, Eurobank, avec Alpha Bank. Présent aussi dans le raffinage, les voyages, l'immobilier (dont le Bridgewater House de Londres)... adorait prêter son « petit yacht » à la famille royale britannique pour qu’elle y passe ses vacances.


Philip Niarchos (56 ans) 2,5 milliards de $

Fils aîné du célèbre armateur Stavros Niarchos. Partage sa vie entre la Grèce et la Suisse. Sa fondation est très active : rénovation de l'Opéra, de l'université, de la pinacothèque d'Athènes, nombreux hôpitaux et mise en valeur d'un front de mer près d'Athènes. Il débloque des fonds, un million, pour venir en aide aux Grecs frappés par la crise.


Famille Angelopoulos 1,2-1,7 milliard de $

Théodoros (68 ans) est l'époux de Yanna Aggelopoulou organisatrice des JO de 2004. Présent dans l'édition avec un quotidien, possède un chantier naval aux Pays-Bas qui produit des yachts. À hérité, avec son frère Konstantinos (66 ans), de leur père, magnat de l'acier et armateur.

Vardis Vardinoyannis (78 ans) et Marianna 711 millions de $

Patron de Motor Oil Hellas, possède un réseau de stations-service. La famille, présente dans l'édition, la radio, la télé via Mega, est propriétaire d'un club de foot et d'une compagnie de ferries. Marianna, sa femme, est très présente dans le caritatif. Elle tente de construire un hôpital pour enfants cancéreux via son association EPLIDA


Yannis Costopoulos (73 ans) 425 millions de $

Originaire de Kalamata. Possède le Hilton d'Athènes. Propriétaire d'Alpha Bank, fondée par son grand-père il y a 160 ans, il a fusionné avec l'Eurobank, se retrouvant à la tête de 1 300 succursales. Sa fondation subventionne bibliothèques, fouilles, films, églises...


Sans oublier les Vernicos, les Oikonomou, les Alafouzos, Les Tsacos les Victor Restis, etc.


Sources : Angélique KOUROUNIS du 04/05/2012 (c) ECONOSTRUM

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