> ECONOMIE : HEUREUX ET FIER DE PAYER DES IMPOTS !

Publié le par enerli

 

2013.02.01 -  « Dans combien de pays dans le monde aurais-je pu faire ce que j'ai pu faire ici en France sans perdre mes valeurs, sans tomber dans un système mafieux, sans être corrompu ? », s'interroge Jean-Paul Legendre.

Avec une PME de 1.230 salariés, pour un chiffre d'affaires de 250M€, Jean-Paul Legendre est fortement exposé à l'impôt. Soumis à l'ISF, il reverse les trois quarts de ses revenus à l'État. Une situation pourtant normale selon le président éponyme du groupe de BTP rennais. Un témoignage exclusif... et à contre-courant.

 

Ces derniers mois, les mesures fiscales du gouvernement Ayrault vous ont-elles donné envie de quitter la France ?

Non. Je ne partirai pas pour diverses raisons.

Premièrement je suis une bernique, un Breton. Non seulement je ne partirai pas de France mais même pas de Rennes. Je suis né à côté de Rennes, j'y ai toujours vécu, donc je ne la quitterai pas. Et quelle que soit la fiscalité même si on peut considérer qu'elle est un peu excessive.

Deuxième point, ce niveau de fiscalité n'est pas nouveau. Dans le passé, l'impôt sur les sociétés a déjà atteint 50 %, alors qu'il est aujourd'hui, pour le plus élevé, à 35 %. C'était sous Raymond Barre qui n'était pas, à ma connaissance, un homme de gauche. Quant à l'impôt sur le revenu, il a déjà atteint 65 %. J'ai connu ces périodes, je m'en suis accommodé et j'ai réussi à faire prospérer mon entreprise malgré ces conditions. Je suis tellement heureux de vivre en France que j'en accepte les contraintes.

 

Donc tout va bien sur le plan fiscal en France ?

Je dirais qu'il peut y avoir des excès, comme les 75 % (au-delà du million d'euros, ndlr). Au-delà de 75 %, c'est vraiment confiscatoire. Mais en réalité, le seul vrai problème en France, c'est l'ISF (Impôt sur la fortune). Même plafonné à 1,5 %, en période de non-inflation et de taux de rendement des capitaux de l'ordre de 1 à 1,5 %, c'est trop élevé. Pour moi l'ISF devrait être modulé en fonction de l'inflation et qu'en aucun cas il ne vous prenne plus que le produit des placements.

 

Connaissez-vous personnellement des chefs d'entreprise tentés de quitter la France ?

On entend énormément parler de cela. Moi, à titre personnel, je ne connais qu'un chef d'entreprise qui est parti. Et si j'avais été à sa place, étant donné ce que les pouvoirs judiciaire et politique lui ont fait subir, j'aurais fait la même chose. En ce qui me concerne, je le répète, je ne partirai pas et je suis loin d'être un cas isolé. Tous les gens que je connais, même si je les entends dire parfois "J'en ai marre de payer autant d'impôts", ne comptent pas partir.

 

Stigmatise-t-on trop les chefs d'entreprise ?

On part toujours d'exemples, et le problème, c'est que l'exemple devient la norme. Or ce n'est pas la norme ! Dans les médias, on parle toujours des mêmes entrepreneurs. On met en avant ceux qui créent, s'enrichissent très vite, en quatre ou cinq ans. On parle de Beigbeder, Kosciusko-Morizet... On n'a plus que ça à la bouche. Moi je suis désolé, ce ne sont pas mes références, ce ne sont pas mes exemples.

 

Quelles sont alors vos références ?

Des entrepreneurs qui durent, des entrepreneurs qui transmettent. Mais qu'est ce qui intéresse au juste ces dirigeants que l'on expose partout ? Leur entreprise ou devenir riche ? Moi, mon entreprise, je l'ai donnée (à ses enfants, ndlr). Je ne l'ai pas vendue. Il était hors de question que mes enfants viennent me voir un jour pour me dire qu'ils n'ont pas réussi parce que je leur avais vendue trop cher.

 

Une entreprise que vous auriez pu céder à un groupe, ce qui vous aurait permis de partir avec quelques millions d'euros...

Oui, quelques dizaines de millions d'euros même. Et qu'est ce que j'aurais fait derrière ? J'aurais été dans les grands hôtels ? Ça ne m'intéresse pas. Mes vacances, c'est plutôt sac à dos. Les gens veulent s'enrichir trop vite. On idéalise ceux qui arrivent à le faire mais qui sont une infime minorité. Et on ne parle pas de tous les autres qui ont une vie d'entreprise normale. Et je ne suis pas un cas isolé.

Beaucoup de chefs d'entreprise mettent leur entreprise au-dessus de tout. Mes plus grands plaisirs ça n'est pas de gagner de l'argent. Participer à une épreuve comme le trail du Mont Blanc ou le Marathon des Sables me rend plus heureux que de savoir que j'ai gagné un million d'euros.

 

Il est donc normal qu'un dirigeant paie autant d'impôt ?

Je n'ai pas fait d'études, j'ai le niveau 3e. Par contre, j'ai beaucoup voyagé. Et je pense qu'il y a très peu de pays dans le monde qui offrent la même qualité de vie que la France. Les Français se plaignent toujours, mais on a un système de santé qui fonctionne, un système éducatif qui n'est pas parfait mais qui fonctionne et qui est pratiquement gratuit, un réseau autoroutier extraordinaire, des trains qui sont à l'heure même si on râle quand ils ont cinq minutes de retard. Il y a combien de pays dans le monde où l'on voit ça ? Un chef d'entreprise qui dit "J'ai pris des risques, donc c'est normal que je gagne beaucoup d'argent", d'accord, sauf qu'il a pu faire ça parce qu'il était en France. Parce qu'il y avait un terreau favorable.

 

Les impôts, le prix à payer pour cette qualité de vie ?

Bien sûr. J'ai quitté l'école à 16 ans, j'ai été apprenti, j'ai créé mon entreprise à 20 ans et j'ai réussi à la développer dans un pays où soit disant on est matraqué par la fiscalité. Dans combien de pays dans le monde aurais-je pu faire ce que j'ai pu faire ici en France sans perdre mes valeurs, sans tomber dans un système mafieux, sans être corrompu ? La réponse : beaucoup moins que dix pays, et peut-être moins de cinq.

 

Les Français ont-ils un problème avec l'argent ?

Bien sûr, cela vient de notre culture judéo-chrétienne. Mais je pose une question : l'argent est-il un but ou un moyen ? Quand on a trouvé la réponse, on a réglé une partie du problème.

 

Pour vous, c'est donc un moyen.

Oui c'est un moyen. Je suis propriétaire du capital de mon entreprise mais ça n'est qu'une petite partie. Sans tous les collaborateurs, les salariés, l'entreprise ne serait rien. Et si j'avais été tout seul je n'aurais rien fait. Et je considère que cette entreprise a pu se développer parce qu'il y a eu des contextes économiques favorables. Il faut avoir de la mémoire. Si j'analyse ce que je fais depuis 45 ans, je m'aperçois que j'ai connu plusieurs crises. 1974, avec le choc pétrolier ; la période 1980-1983 du programme commun, qui a été extrêmement compliquée pour le bâtiment ; et 1991, avec une très grosse crise immobilière suite à la guerre du Golfe. Parallèlement, mon entreprise a évolué fortement à deux périodes. 1986-1991, grâce à la loi Méhaignerie qui a boosté notre activité, et nous a permis de retrouver des marges de manœuvre et de grossir. 1996 -mise en place de Périssol - jusqu'en 2008. Un cycle ininterrompu de hausse.

Un chef d'entreprise, s'il est honnête, s'apercevra donc qu'il n'a pu prospérer en France que par les décisions fiscales et politiques qui ont été prises par les gouvernements successifs.

 

Comment avez-vous vécu l'épisode des pigeons ?

J'ai particulièrement suivi ce dossier car j'ai déjà investi par le passé dans une entreprise technologique. Dans cette histoire, les pigeons reconnaissent-ils que sans le crédit impôt recherche, ils n'auraient jamais pu développer leur entreprise en France ? Quand le CIR permet de créer son entreprise, pourquoi alors trouver anormal que lorsqu'on réalise le jackpot, on en reverse une partie à l'État ? Je ne suis pas capable d'aller plaindre les chefs d'entreprise s'agissant de la fiscalité.

Quand je regarde autour de moi, il y a quand même d'autres problèmes qui sont beaucoup plus graves et qui empêchent de dormir. Si le montant des impôts qu'ils paient les empêche de dormir, c'est triste. Ça veut dire qu'ils n'ont pas beaucoup de passion dans la vie. Payer trop d'impôts ne m'a jamais empêché de dormir.

 

Vous reconnaissez-vous néanmoins dans les organisations patronales ?

Oui mais je ne suis pas un militant. J'ai toujours privilégié mon entreprise, qui m'a pris tout mon temps. Mais il faut des CCI, des syndicats patronaux. C'est nécessaire.

 

Mais votre position n'est-elle pas entre guillemets plus facile quand on est dans un groupe qui se porte bien ?

Mais ce ne fut pas toujours le cas ! En 45 ans, j'ai eu des périodes très compliquées. J'ai été non imposable certaines années parce que je n'avais pas de revenu. C'est ça l'entreprise, ça n'est pas un long fleuve tranquille. Il y a des périodes où tu gagnes, d'autres où tu perds.

Src : Philippe CREHANGE du 01/02/2013 © Journal Des Entreprises

 

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