> ECONOMIE : Et si une erreur de calcul avait imposé la rigueur ?

Publié le par enerli

 

18.04.2013 - Trois économistes américains viennent de démontrer qu'une célèbre étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff avait abouti à un résultat faux à cause d'une erreur de tableur Excel. Les auteurs avaient démontré qu'une dette publique supérieure à 90% du PIB engendrait, en moyenne, une récession de 0,1%. Problème, en refaisant les calculs, le résultat serait en fait un taux de croissance de ... 2,2%. Un "bug" qui tombe à pic au moment où le débat sur les dommages collatéraux de la rigueur budgétaire rebondit.

 

L'erreur est humaine, mais aussi... informatique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est ce que viennent de démontrer trois universitaires américains au sujet d'une influente étude signée en 2010 par deux économistes de renom qui s'avèrerait être en fait truffée "de graves erreurs".

 

L'étude controversée est l'œuvre de deux économistes de Harvard, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du Fonds monétaire international entre 2001 et 2003. Dans leurs travaux publiés en 2010, les deux experts avaient conclu que les périodes où la dette publique des pays riches avait dépassé 90% de leur produit intérieur brut correspondaient, en moyenne, à des récessions.

 

Dans le détail, les auteurs assuraient que la dette publique avait un impact limité sur le taux de croissance, tant que celle-ci ne dépassait pas 90% du PIB. D'après leur étude, sur la période de 1790 à 2009, la croissance passerait d'environ 3% à 1,7% une fois le seuil critique franchi. Mais s'agissant de la période d'après-guerre, la chute de la croissance serait plus vertigineuse puisque l'étude montre qu'elle tombe alors à -0,1% lorsque la dette dépasse 90% du PIB. 

 

Publiée en plein coeur de la crise de la zone euro, cette étude a été abondamment commentée. Pour l'économiste Eric Heyer (Observatoire français des conjonctures économiques), l'étude de Reinhart et Rogoff ne repose "sur aucune démonstration sérieuse". Il s'agit selon lui "d'un résultat issu de données historiques, et non d'une analyse économique". Pourtant, cette étude a beaucoup servi de référence. Or, c'est cette période d'après-guerre qui a surtout retenu l'attention. A titre d'illustration, le vice-président de la Commission européenne, Olli Rehn, y avait fait référence, dans une lettre datée du 13 février adressée aux ministres européens des Finances. Olli Rehn expliquait ainsi que lorsque la dette dépassait le seuil critique de 90% du PIB, cela avait un impact négatif sur l'économie et entrainait un ralentissement de la croissance pendant de longues années. 

 

 Problème...

 

... les travaux publiés cette semaine par les trois économistes du Massachusetts aboutissent à une conclusion radicalement différente. Pour l'anecdote, "tout cela est parti du travail d'un de nos étudiants qui n'arrivait pas aux mêmes résultats que Rogoff et Reinhart", a expliqué Michael Ash, professeur d'économie à l'Université Amherst du Massachusetts. Avant de poursuivre: "nous avons travaillé dur sur la question pour finir par découvrir qu'ils avaient commis une série d'erreurs". En étudiant la même période, les trois économistes estiment que la croissance économique des pays avec ce ratio de dette a en réalité été de +2,2%. Dans leurs travaux, les économistes montrent ainsi que lorsque la dette est comprise entre 90 et 120% du PIB, la croissance serait alors de 2,4% et qu'elle serait de 1,6% lorsque la dette dépasserait 120% du PIB.

 

Dans leur étude, les trois universitaires accusent leurs collègues d'Harvad d'avoir procédé "à un tri", en omettant de compter certaines cellules du tableur Excel utilisé dans leurs calculs. Les auteurs auraient ainsi laissé de côté certaines données comme le montre le tableau ci-dessous. Par conséquent, les trois économistes assurent que leurs nouvelles conclusions doivent conduire à revoir "les objectifs d'austérité" défendus en Europe ou aux Etats-Unis. "Ce serait vraiment une très mauvaise décision pour un gouvernement d'utiliser ce seuil de 90%", estime Michael Ash.

Mis en cause, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ont reconnu une erreur de codage informatique, tout en se défendant. Ils ont ainsi justifié l'absence de certaines données en expliquant qu'il s'agissait d'une étude progressive qu'ils avaient d'ailleurs mise à jour avec des données récentes en 2012.

 

Les auteurs ont également relativisé leur erreur dans le Wall Street Journal, assurant que les résultats de cette nouvelle étude étaient du "même ordre" que leurs propres conclusions s'agissant des données pays par pays.

Les auteurs arguent que leurs calculs de taux moyens et de taux médians n'étaient pas en contradiction avec la contre-étude. Les auteurs en profitent ainsi pour rappeler qu'ils avaient calculé que, lorsque la dette dépasse 90% du PIB, le taux de croissance médian était de 1,9% pour la période 1790-2009 et de 1,6% pour la période d'après-guerre.

De son côté, le Prix Nobel d'économie Paul Krugman a renoncé à prendre leur défense en jugeant, sur son blog, leur réponse "vraiment très mauvaise".

 

Une corrélation et non une causalité

 

Mais comme le rappelle The Economist, plusieurs études ont déjà été faites sans qu'elles ne parviennent à concorder vers un même résultat. Un document du FMI datant de 2010 se présente ainsi comme "une preuve" qu'il existe un seuil de 90%, quand une étude présentée par la Banque des règlements internationaux en 2011 identifie pour sa part un seuil de 85%.

En revanche, une autre analyse du FMI publiée en 2012 a finalement conclu qu'"il n'y avait pas de seuil particulier qui précède toujours les performances de croissance inférieure à la normale", note l'hebdomadaire américain.

 

Reste la question de la causalité. A ce propos, notons que les auteurs incriminés ont tenu à rappeler qu'ils avaient pris garde de ne parler que "d'association" et non de "causalité" pour évoquer l'existence d'une corrélation entre croissance et dette publique. Et justement. Ne serait-ce pas le ralentissement de la croissance qui serait à l'origine d'un accroissement de la dette publique et non l'inverse ?

 

Src : Mounia VAN DE CASTEELE du 18/04/2013 © LA TRIBUNE

 

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