> Economie : Dexia, splendeur et misère d'une banque mégalomane

Publié le par enerli

 

Comment le Crédit local de France, paisible institution, s'est mué en géant de la finance, avant de s'effondrer.

 

Alors que le démantèlement de Dexia, annoncé par Lepoint.fr dès lundi, se précise, de nombreuses interrogations subsistent. Comment cette banque pépère, spécialiste du crédit aux collectivités locales en Europe et quatrième banque de détail en Belgique, se retrouve-t-elle dans le rôle tragique de première victime de la crise des dettes souveraines qui frappe actuellement l'Europe ?

 

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, il faut remonter aux origines de la création de cet ovni méconnu du grand public. Et se replonger dans la biographie de Pierre Richard, un haut fonctionnaire de gauche, qui, à partir d'une petite entité publique finançant les communes, départements et régions français, se mit en tête de construire un empire bancaire. En 1993, Richard, patron du Crédit local de France, filiale de la Caisse des dépôts (CDC), et directeur adjoint de la Caisse, voit le job de numéro un de la prestigieuse institution lui passer sous le nez au prétexte qu'il n'est pas inspecteur des finances. Puisqu'il ne peut régner sur ce fleuron du secteur public, il bâtira son propre empire à partir de trois fois rien : à l'époque, la banque n'emploie pas plus de 500 personnes.

 

Frénésie conquérante

 

L'ambitieux ingénieur obtient cette année-là la privatisation du Crédit local, puis sa cotation en Bourse. Il se met alors à militer pour la transformation de l'établissement mono-activité dont il a hérité en "vraie banque", au travers notamment du mariage avec le Crédit communal de Belgique en 1995. De cette union naît Dexia, que Richard codirige avec le Belge Axel Miller, un ancien avocat d'affaires.

 

Persuadé que le métier de prêteur aux collectivités peut être répliqué à l'étranger, le tandem est pris d'une frénésie conquérante. Des implantations sont ouvertes un peu partout dans le monde, y compris dans des pays aussi exotiques que la Chine, le Japon ou encore Israël. Le tandem développe des partenariats avec l'Italie et l'Espagne, reprend une banque de détail en Turquie, la DenizBank, et, surtout, sort de son métier d'origine : il se lance dans la gestion d'actifs, la banque privée, mais aussi l'assurance de titres de créance adossés à des prêts immobiliers, via le rachat en 2000 du réhausseur de crédit américain FSA pour 2,6 milliards de dollars.

 

Cette boulimie est à l'époque saluée par tous : les marchés financiers, la presse et les élus locaux des deux côtés de la frontière franco-belge.

 

"Recapitalisation trop cher payée"

 

C'est en 2007, avec l'arrivée de la crise des subprimes, que le mirage Dexia prend fin. La banque est d'abord rattrapée par les déboires financiers de sa filiale américaine FSA. Comme les autres réhausseurs de crédit, l'assureur se retrouve en première ligne lorsque les marchés se mettent à douter de la qualité des actifs hypothécaires passés à la moulinette de la titrisation que ces organismes sont chargés de garantir.

 

Par ailleurs, fourvoyée dans des placements semi-spéculatifs que la crise a rendus aussi inattractifs qu'invendables, la banque est lâchée au lendemain de la faillite de Lehman Brothers par des investisseurs terrorisés.

 

Appelés à la rescousse, les États français et belge organisent en urgence le sauvetage de la banque. La France injecte à elle seule 3 milliards d'euros via la Caisse des dépôts, la même somme que celle mise sur la table par l'État et les régions belges. "Une recapitalisation trop cher payée, la Belgique, déjà actionnaire, ayant imposé un prix de 9,90 euros par action pour éviter d'avoir à passer une moins-value dans ses propres comptes", juge un des acteurs de l'époque. Pour rappel, l'action Dexia vaut aujourd'hui moins de un euro.

 

En première ligne, Nicolas Sarkozy obtient le limogeage des deux dirigeants de l'époque, Pierre Richard et Axel Miller, privant ce dernier de son parachute doré de 3,7 millions d'euros. Pour le remplacer, le président va chercher l'un de ses fidèles lieutenants, Pierre Mariani, son ancien dircab au ministère du Budget, originaire du même village corse que sa première femme.

 

Situation "inimaginable"

 

La situation que trouve ce dernier à son arrivée est "inimaginable", témoigne aujourd'hui un dirigeant de la Caisse des dépôts. Le nouveau patron a quatre jours de liquidité devant lui. La comptabilité est approximative, le reporting financier inexistant. "C'est en faisant des calculs de coin de table que l'on a mesuré l'ampleur des dégâts", se souvient pour sa part l'un des cadres de la banque. Une fois l'urgence passée, Mariani tente de sauver le patient en lui imposant un traitement de choc. Des pans complets d'activités sont cédés. Le métier de prêt aux collectivités est totalement repensé par la nouvelle équipe pour faire moins de volume et plus de marge. D'importantes réductions de charges et d'effectifs sont entreprises, notamment en Belgique, où sont employés la majorité des 35 000 salariés du groupe.

 

Ce grand nettoyage passe mal en Belgique, où l'on accuse les Français d'être à l'origine du naufrage Dexia, oubliant un peu vite qu'Axel Miller était à la manoeuvre pendant toute la période expansionniste du groupe. Détail savoureux : désormais associé chez Petercam, une "boutique" qui fait des placements et du conseil, Axel Miller assiste les Belges dans le processus actuel de démantèlement de la banque.

 

Le style de management très "inspection des finances" de Mariani, arrivé escorté d'une palanquée de hauts fonctionnaires et de coûteux consultants, ne facilite pas les relations entre Belges et Français.

 

Fil du rasoir

 

À ces difficultés internes s'ajoute la pression de la Commission européenne, qui exige un allègement massif du bilan de Dexia en contrepartie de l'intervention des États. "Certaines des cessions exigées étaient logiques, d'autres quelque peu punitives", estime ce dirigeant pour qui l'Europe, en obligeant Dexia à s'amputer de certaines filiales essentielles, en Italie et en Espagne notamment, a contribué à atrophier un malade déjà affaibli." Dexia a été sur le fil du rasoir jusqu'en 2010. En 2011, elle commençait tout juste à voir sa stratégie porter ses fruits, à retrouver de la valeur ajoutée et de la capacité d'investissement, elle a été rattrapée par la crise deuxième acte", commente un banquier.

 

Et de dénoncer le rôle mortifère des agences de notation, qui, en émettant régulièrement des doutes sur la capacité de la banque à financer à court terme son énorme portefeuille de crédit long terme, a fait fuir les prêteurs, coupant le robinet des liquidités auquel Dexia avait retrouvé l'accès.

 

Pari risqué

 

Pour cet observateur extérieur, le problème de l'établissement franco-belge n'est pas conjoncturel, mais structurel. "On a mis ensemble des actifs dont l'alliage ne présente ni cohérence métier, ni cohérence géographique, ni cohérence financière. Si les gouvernements avaient été courageux, ils auraient dû organiser la scission de la banque dès 2008", explique-t-il.

 

En réalité, le plan Sarkozy-Mariani reposait sur un pari risqué, celui d'un retour des marchés à la situation d'avant Lehman Brothers qui aurait permis à la banque, une fois nettoyée, de renouer avec son business model d'avant 2007.

 

Pierre Richard s'était trompé de postulat en pariant sur la mondialisation du métier de prêteur local, ses successeurs se sont fourvoyés en misant sur le retour rapide de l'accès à l'argent pas cher qui avait fait les beaux jours de la banque.

 

Après s'être rêvé en superstar de la finance, le Crédit local retournera donc dans le giron de la Caisse des dépôts. Un lieu sûr d'où il n'aurait jamais dû sortir...

 

Src : Mélanie DELATTRE du 7octobre 2011 © LE POINT


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