> ECONOMIE : COMMENT THOMAS PIKETTY EST DEVENU UNE SUPERSTAR

Publié le par enerli

 

 

Directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'École d'Economie de Paris, THOMAS PIKETTY a notamment publié « les Hauts Revenus en France au XXe siècle » (Grasset, 2001), « Pour une révolution» avec C. Landais et E. Saez (Seuil/ La République des Idées, 2011) et « Peut-on sauver l'Europe ? » (Les Liens qui libèrent, 2012).

 

07.06.2014 - Dans les couloirs exigus et sans charme de l'École d'Économie de Paris, boulevard Jourdan, dans le sud du 14e arrondissement, une équipe de télévision néerlandaise cherche le bureau de Thomas Piketty. Bâtiment B, 1er étage, lâche une jeune femme à l'accueil. Le journaliste accompagné de trois cameramen finit par trouver la bonne porte. Toc, toc.


- Bonjour monsieur Piketty, où pouvons-nous filmer l'interview?
- Dans mon bureau.
- Où est-il ?
- Mais vous y êtes...


Surprise ! L'économiste star devenu la coqueluche des médias du monde entier, ce chercheur que le magazine « The Economist » compare à Karl Marx, ce Français qui défraie la chronique jusqu'en Chine phosphore dans un réduit de 8 mètres carrés à la moquette bleu pétrole, sur une petite table coincée entre quatre étagères surchargées de livres et de boîtes d'archives, avec pour seul ornement un tableau couvert d'équations mathématiques...

 

" Il s'en vend 3000 par jour "


Nul n'est prophète en son pays, et certainement pas Thomas Piketty. De retour à Paris après une tournée triomphale aux États-Unis et en Grande-Bretagne où son livre «le Capital au XXIe siècle» s'est vendu à près de 400.000 exemplaires, l'économiste de 43 ans demeure un universitaire parmi les autres. Et ne s'en plaint pas. Voilà quinze ans qu'il travaille sur son « Capital » et le succès planétaire qu'il rencontre le comble. Et la France rattrape son retard.


« Si vous ramenez le nombre d'exemplaires vendus en France au nombre d'habitants, c'est beaucoup plus qu'aux États-Unis », calcule-t-il. « On atteint les 100.000 exemplaires. Il s'en vend 3000 par jour ! », jubile son éditeur. Un bel exploit pour ce pavé de 950 pages (700 en anglais) qui revisite l'histoire du capitalisme depuis le XVIIIe siècle.


Sa thèse centrale ? Depuis l'origine, les revenus du capital progressent plus vite que la croissance, enrichissant inexorablement les plus riches et entraînant un creusement mécanique des inégalités. Seule exception à cette nouvelle loi d'airain: les Trente Glorieuses, qui ont vu se réduire les écarts de richesse dans les sociétés développées.


Aujourd'hui, la machine inégalitaire est de nouveau à l'œuvre comme au temps de Balzac, de Jane Austen, ou à la Belle Époque, périodes que l'économiste juge plus représentatives de l'état naturel du capitalisme que le XXe siècle. L'étude, soigneusement chiffrée, porte donc un rude coup à la théorie libérale du «ruissellement» - la fortune des riches finit par faire celle des pauvres ! - et au rêve méritocratique à l'américaine.

 

 

Une percée conceptuelle ? « Dès que l'on sort des cénacles français, les gens ne parlent que de Piketty », constate l'économiste libéral Jacques Delpla, professeur à la Toulouse School of Economics. En France, le livre, publié à la dernière rentrée scolaire, n'a pas fait tant de vagues. L'économiste a donné de nombreuses interviews, multiplié les interventions médiatiques. Mais le débat a tourné court. « Un marxisme de sous-préfecture », a balayé un peu vite l'avocat et essayiste libéral Nicolas Baverez... « Une justification du système », a rétorqué la gauche bourdieusienne qui reproche à Piketty l'abandon de la lutte des classes.


Pas plus d'écho à l'Élysée où François Hollande, un temps apôtre de la grande réforme fiscale, semble se méfier de Piketty, ex-conseiller de Ségolène Royal en 2007 et de Martine Aubry durant la campagne de la primaire de 2011. A l'évidence, le gouvernement socialiste que l'économiste ne ménage guère ne croit pas à un impôt mondial progressif sur le capital, LA solution préconisée par Piketty.


« Les politiques pensent que les universitaires sont coupés des réalités. François Hollande n'en consulte jamais. Il ne les lit pas, assène l'expert au visage poupin, sans cacher sa déception. Il est l'hyper président, le roi des énarques, convaincu de sa compétence infinie sur les questions fiscales et économiques ».

 

22,5% des revenus pour 1% de la population


Aux États-Unis, Mister Piketty a reçu un tout autre accueil. Formé au Massachusetts Institute of Technology (MIT), une référence, il est pris très au sérieux. L'un de ses coauteurs en recherche, le Français Emmanuel Saez, prof à Berkeley avec qui il a disséqué les inégalités américaines, a été consulté lors de l'élaboration du programme d'Obama. Et le 14 avril dernier, Piketty lui-même a été reçu par Jack Lew, secrétaire au Trésor, et par le conseil des économistes qui inspire la Maison-Blanche.


« Le Capital » est tombé à point nommé de ce côté de l'Atlantique où la question des inégalités est au cœur du débat public. « Ceux qui m'en parlent le plus ne sont pas des économistes qui connaissaient déjà les travaux de Thomas Piketty, mais des philosophes, des spécialistes de science politique, des historiens », explique Thomas Philippon, professeur de finance à la New York University.


Le « New York Times » a consacré au moins six articles au livre, salué avec force enthousiasme par l'éditorialiste star du quotidien, le prix Nobel Paul Krugman. Une statistique polarise le débat: une toute petite fraction des ménages - les 1% les plus riches - a capté à elle seule 22,5% des revenus des États-Unis en 2012. Du jamais-vu depuis 1928. Piketty note que le « millième supérieur » de la population américaine, c'est-à-dire les 0,1% les plus aisés, s'approprie aujourd'hui 10% du revenu national, contre 2% il y a vingt ans, ce qui revient à dire qu'ils gagnent 100 fois plus que la moyenne.


En France, l'écart est moins important, mais il est tout de même de vingt-cinq fois plus que la moyenne.


« La grande différence, note le libéral Jacques Delpla, c'est qu'en France, les super-riches sont bien connus - ce sont les grandes familles, Bettencourt, Arnault, Pinault... - et pas des nouveaux riches qui surgissent de nulle part grâce à leurs revenus dans la finance, ou les très grandes entreprises. En France, ces familles se mêlent assez peu de politique, alors qu'aux États-Unis l'argent pèse beaucoup plus dans le jeu démocratique ».

 

" Piketty impose les termes du débat "


L'économie selon Piketty est pourtant loin de faire l'unanimité. Après avoir reçu le livre sans a priori, les libéraux se sont attachés à réfuter ses solutions fiscales, convaincus que le jeu du marché peut encore réduire les inégalités. Le quotidien de la City de Londres, le «Financial Times», est allé plus loin en assurant que les calculs de Piketty seraient faux et exagéreraient les écarts entre super-riches et ménages modestes.


« Le "FT" se ridiculise », rétorque Piketty qui précise que toutes ses données sont en ligne et met en avant des études récentes confirmant sa thèse. « Dans tous les cas, c'est le livre de Piketty qui impose les termes du débat », note pour sa part Thomas Philippon.


S'arrachant « le Capital » - numéro un du classement des essais du « New York Times » après avoir caracolé en tête des ventes sur Amazon -, les éditeurs du monde entier accélèrent les traductions. Disponible en espagnol cet été, en allemand en septembre, en chinois à l'automne, l'opus sera traduit en trente langues au total. « Un record », précise Le Seuil, éditeur français de l'auteur.


Enchaînant les tournées de promotion, Thomas Piketty adapte son discours. Bien conscient que son succès américain collait aux inquiétudes du mouvement Occupy Wall Street, cet Européen convaincu - il est le coauteur d'un «manifeste pour une union politique de l'euro» - va insister, en Allemagne, sur le fait que  «le patrimoine privé a augmenté beaucoup plus vite que la dette publique ». Conséquence : les Européens vont transmettre plus de dette, mais surtout plus de patrimoine à leurs enfants. Un message «positif» qui relativise l'obsession allemande pour la réduction des déficits et la nécessité de l'austérité imposée à toute l'Europe.

 

 

Nouvelle doctrine, le « pikettisme » se propage aussi en Amérique latine. « Le secrétaire d'État chilien aux Finances, Alejandro Micco, est venu me voir», sourit l'économiste. La photo est parue dans le quotidien «Nación». «La présidente du Chili Michelle Bachelet a justifié sa réforme fiscale en disant qu'elle est en ligne avec mon livre.» Le pays veut faire passer son niveau de recettes publiques de 18% à 21% du PIB, pour investir dans les écoles et réduire les inégalités. Encore bien loin de la redistribution à l'européenne. Chacun accommode « le Capital » selon sa propre recette.

 

" Les Chinois font appel à moi "


« Début juin, je rencontre l'agence Chine nouvelle avant une tournée asiatique », s'enthousiasme Thomas Piketty. La République populaire est une nouvelle frontière pour les économistes. Confrontées à une montée des inégalités presque aussi inquiétante qu'aux États-Unis, les autorités chinoises ont lâché la bride aux grandes universités afin qu'elles analysent le phénomène. Les économètres de l'empire du Milieu rivalisent d'ingéniosité pour estimer les patrimoines.« Ils font appel à moi comme juge de paix », s'amuse Piketty.


« La Chine ne pourra pas se contenter de régler ce problème de l'enrichissement d'une minorité en jetant en prison quelques princes rouges au fil des scandales. Avec le déclin démographique prématuré, la question de l'héritage est centrale. Tôt ou tard se posera la question d'un impôt sur le patrimoine », parie l'économiste.


Dingue de l'impôt, Piketty ? Le quadra prend ses distances. « Je ne suis pas pour asphyxier l'économie par l'impôt. En France, je suis favorable à une modernisation du système, en investissant massivement dans l'éducation et l'université y compris avec des partenariats public-privé », insiste-t-il.


Piketty cite en exemple le réaménagement du campus de l'École d'Économie de Paris. Financé par une fondation qui a mobilisé des fonds privés, ce nouveau temple de l'économie à la française devra beaucoup à la générosité des entreprises de la finance dont l'universitaire épingle pourtant les politiques de rémunérations faramineuses. Preuve qu'un bon économiste doit savoir se montrer pragmatique.

Src : Sophie FAY du 07/06/2014 © LE NOUVELOBS

 

 

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